La société en réseaux de Manuel Castells

Année 2006 - Revue n°419

Avec La société en réseaux (Fayard, 1998), le sociologue espagnol Manuel Castells amorce une explication globale du monde contemporain, marqué par la révolution des technologies de l’information et la globalisation de l’économie. Dans la « société en réseau » qui succède à la société industrielle, l’état social est défini par un nouveau mode de développement, « informationnel ». Il est défini par « l’action du savoir sur le savoir même comme source principale de la productivité ». Le traitement de l’information vise à perfectionner la technologie du traitement de l’information comme source de productivité, dans un cercle vertueux d’interaction entre les connaissances qui se trouvent à la base de la technologie et l’application de celle-ci, afin d’améliorer la génération du savoir, le traitement de l’information et la communication des symboles.

Dans cette nouvelle configuration de l’économie, tout fonctionne en réseaux, et l’entreprise n’est pas en reste. Dans le mode de développement informationnel, l’univers des entreprises se décentralise et se reconstitue sous forme d’unités autoprogrammées et autodirigées, qui se coordonnent horizontalement dans un réseau doté d’une grande souplesse face à un marché de plus en plus fragmenté et aléatoire. Car le marché n’est plus seulement régi par l’offre et la demande, mais dépend plus que jamais de centaines de milliers d’expériences, d’intérêts et de décisions stratégiques à l’œuvre dans le « réseau des réseaux ».

Le système de communication électronique joue alors un rôle décisif, en intégrant tous les messages, toute l’expérience humaine, dans un même texte multimédia. Les entreprises en réseau ont comme code commun une culture virtuelle qui juxtapose et agrège des expériences, des intérêts et des décisions stratégiques différentes. C’est une culture de l’éphémère : « elle ne dure pas longtemps : elle entre bien vite dans la mémoire de l’ordinateur comme matière première des réussites et des échecs passés. L’entreprise en réseau apprend à vivre avec cette culture virtuelle. Et toute tentative visant à cristalliser la position dans le réseau en code culturel à un moment et dans un espace particuliers condamne le réseau à l’obsolescence, puisqu’il devient dès lors trop rigide pour la géométrie variable exigée par l’informationnalisme. L’esprit de l’informationnalisme est la culture de la destruction créatrice, opérant à la vitesse des circuits optoélectroniques qui traitent ses signaux. »

L’intégration sous forme numérique de la plupart des expressions culturelles caractérise le nouveau système de communication. Tous les messages sont intégrés dans un modèle cognitif commun, ce qui n’a d’ailleurs fait que s’accentuer depuis que Castells a écrit son livre : « sous l’angle des médias, les différents modes de communication tendent à s’emprunter mutuellement leurs codes : les programmes éducatifs interactifs ressemblent à des jeux vidéo ; les journaux télévisés sont conçus comme des émissions de variétés audiovisuelles ; les procès sont diffusés comme des feuilletons (…) Du point de vue de l’utilisateur (à la fois émetteur et récepteur dans un système interactif), le fait de pouvoir choisir autant de messages divers dans un même mode de communication, avec une grande facilité de passer de l’un à l’autre, réduit la distance mentale entre les différentes sources de participation cognitive et sensorielle. »

Ce nouveau système de communication a notamment pour effet de diviser la population, notamment dans les univers de travail, entre les interacteurs (ceux qui ont l’argent, les connaissances et le temps pour interagir au sein des circuits multidirectionnels de communication) et les interagis (ceux qui seront limités à un certain nombre d’options préconditionnées).

Enfin, ce système de communication entraînerait une transformation radicale de ces deux dimensions fondamentales de l’expérience humaine que sont l’espace et le temps.

Contrairement au rêve contre-culturel californien d’un monde de petites communautés rurales reliées par la Toile, Manuel Castells affirme que les mégacités attirent vers elles les fonctions de commandement et les gagnants de tous les horizons, car elles sont des centres de dynamisme et d’innovation culturelles, technologiques, économiques et politiques, tout en étant les points nodaux de connexion des réseaux globaux, grâce aux télécommunications qui y sont implantées. Ces mégacités seraient les centres de pouvoir du nouvel espace de l’ère informationnelle, celui des flux.

La société informationnelle serait ainsi l’espace des flux, c’est-à-dire « des séries significatives, répétitives et programmables d’échanges et d’interactions entre des positions géographiques éloignées occupées par des acteurs sociaux » dans les mégacités. Ces flux peuvent véhiculer du travail – ainsi de deux ingénieurs travaillant en alternance sur le même programme, l’un d’Atlanta et l’autre de Lyon, la fin de la journée du Français coïncidant avec le début de celle de son collègue américain. Ils peuvent aussi véhiculer de l’argent. Financiers ou professionnels, en transportant de l’information ils déplacent de la valeur. Ils la concentrent, et ceux qui sont connectés aux bons endroits de ces flux, qu’ils soient producteurs de valeur ou simples intermédiaires, sont les gagnants de la société en réseau.

Et les perdants ? Ce sont pour Castells ceux dont la vie professionnelle et privée passe davantage par les lieux réels que par ces espaces virtuels. D’où une recomposition des logiques de domination, sous l’apparente fin des hiérarchies du monde industriel : « comme dans nos sociétés les fonctions et le pouvoir s’organisent dans l’espace des flux, la domination structurelle de sa logique modifie fondamentalement le sens et la dynamique de ces lieux. Ancrée en des lieux, l’expérience vécue se retrouve coupée du pouvoir, et le sens toujours plus séparé du savoir. La tendance dominante débouche ainsi sur un espace de flux en réseaux, hors de l’histoire, qui entend bien imposer sa logique à des lieux éparpillés et segmentés, de moins en moins raccordés les uns aux autres, de moins en moins capables de partager des codes culturels ».

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