LE MÉTIER DE SOLO

Année 2001 - Revue n°395

Universitaire, spécialiste de sociologie du travail et des organisations, Françoise Piotet dirige le laboratoire Georges Friedmann du CNRS après avoir été secrétaire confédérale à la CFDT. Ce laboratoire, qui compte trente-cinq chercheurs et doctorants, œuvre en synergie avec l’ISST. Elle dirige le DEA « Politiques sociales et société » attaché à l’Institut. Son prochain ouvrage en cours d’édition (PUF) s’intitule la « Révolution des métiers ». Elle rédige actuellement un ouvrage sur le thème du « Travail fin de siècle, début de millénaire ».

Le thème du travail indépendant a une longue histoire qui emprunte à la fois à la vieille tradition des métiers et qui s’articule étroitement à la contestation de l’ordre du salariat. Chacun aspire, au fond, à pouvoir se départir de la relation de subordination induite par le contrat de travail. L’utopie marxienne on le sait, rêve la fin du salariat et la venue d’une société où chacun disposera de moyens équivalents à ses besoins. Dans ce contexte, chacun sera libre d’exercer une activité sans contrainte et dont le contenu pourra varier en fonction des humeurs du moment. Celui cependant qui a sans doute le mieux théorisé l’articulation possible entre travail salarié et travail indépendant est Proudhon1.

Le salariat, étape vers l'emploi indépendant ?

Proudhon est contemporain de la révolution de 1848 au cours de laquelle les ouvriers se sont battus pour ce que l’on appelait « la coopération » c’est-à-dire l’accès du plus grand nombre possible à la propriété des moyens de production. Le droit du travail, en 1848, c’est la possibilité pour le salarié de trouver des instruments de travail, de pouvoir s’établir et devenir artisan. La thèse défendue par Proudhon, dans ce contexte, est qu’il faut aider les salariés à devenir indépendants. Un des moyens pour parvenir à cette indépendance est la capacité donnée aux salariés d’accéder au crédit par le biais du mutuellisme. Pour Proudhon, le salariat est une étape qui doit s’achever par la « mise à son compte ». S’il s’est battu contre le droit de grève, c’est parce que celui-ci risquait de rompre la solidarité entre salariés et indépendants. Pour lui, l’avenir de la classe ouvrière résidait dans le travail indépendant. Cette réflexion n’a pas été comprise à l’époque et l’Histoire lui a donné en partie tort qui a consacré, malgré le maintien du travail indépendant dans l’artisanat et les professions libérales organisées, l’extension massive du salariat.

L'indépendance, étape vers le salariat ?

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : le travail indépendant, en particulier pour les professions intellectuelles, a-t-il un avenir ou est-il condamné à rester réservé à un petit nombre ?

L’analyse est difficile, parce que les choses se présentent différemment selon qu’on analyse les flux ou les stocks pour parler comme les statisticiens. En France aujourd’hui, 87,2 % de la population active est salariée. Les 12,8 % qui ne le sont pas sont les agriculteurs, les patrons de l’industrie ou du commerce, les artisans et les professions libérales. L’entrée dans la vie active se fait certes de plus en plus par l’emploi précaire (CDD, intérim, etc.) mais ces formes sont faibles en termes de stock, le modèle dominant reste le CDI. Il est possible que, pour certains (en petit nombre) disposant d’un capital scolaire élevé, l’accès à l’emploi passe par une étape de travail indépendant. Nos doctorants, par exemple, avant d’intégrer à trente ou trente-cinq ans le CNRS ou l’Université, réalisent éventuellement des commandes d’études en solo, parfois en association de portage. Le travail indépendant n’est pas un destin, c’est une étape vers le salariat, alors que pour Proudhon, c’était une étape entre le salariat et le statut de chef d’entreprise. On observe aussi que certains cabinets de conseil montés par un ou deux individus, ne gardent que très peu de temps leur indépendance avant d’être absorbés par plus puissants qu’eux. En termes de flux, le solo peut être une voie de passage importante, à l’entrée ou à la sortie de la vie active : beaucoup de cadres à la cinquantaine se mettent en indépendant, éventuellement en gardant une relation spécifique avec leur ancienne entreprise.

L'indépendance face au marché

Phénomène faible en stock, éventuellement plus fort en flux, il serait intéressant de regarder, en fonction des âges et du sexe, les trajectoires individuelles de ces indépendants. Mais un des problèmes majeurs auxquels ont à faire face les travailleurs indépendants est celui de la reconnaissance de leur compétence, la certification de leur qualité. Ils peuvent s’autoproclamer compétents, mais cela ne suffit pas à assurer une reconnaissance par le marché.

Pour arriver à comprendre les difficultés auxquelles sont confrontés les travailleurs indépendants, il est sans doute nécessaire d’opérer un détour réflexif sur les différents modèles de la qualification.

• Le premier modèle, historiquement le plus ancien, est celui qui se réfère à ce que je nommerai une conception patrimoniale de la qualification, c’est le modèle du métier. Ce modèle du métier est d’abord fondé sur une division sociale du travail. Il s’appuie sur la définition d’un territoire qui détermine des monopoles d’exercice et d’une certaine manière, des marchés captifs. L’histoire bruit des conflits entre métiers à propos de la définition du champ au sein duquel s’applique leur compétence, et on en trouve aujourd’hui encore des traces très vives lorsqu’il s’agit, par exemple, de définir la nature des actes qu’ont le droit d’effectuer les aides-soignantes, les infirmières et les médecins. Le modèle du métier, dans sa forme idéal-typique, insère aussi très fortement au sein d’une communauté. Outre une solidarité forte entre ces membres, il revient à cette communauté la charge de fixer les règles d’exercice du métier et la formation de ses membres. La Révolution française, on le sait, a aboli les corporations au nom de la liberté du travail mais il reste encore aujourd’hui de belles traces de ces traditions aussi bien dans le monde de l’artisanat qui concerne les métiers manuels que celui des professions qui regroupe plutôt les métiers intellectuels. L’ordre des médecins, celui des avocats, des experts-comptables ou des commissaires-priseurs, à défaut de délivrer seuls les formations requises, contrôlent très strictement les modalités déontologiques d’exercice de la profession et se voient même confier, dans certains cas, des missions de service public associées au monopole de leur exercice. Ce modèle de la profession ou du métier est encore très attractif pour un certain nombre de professions qui tentent de s’y référer pour en obtenir les privilèges d’indépendance. Les assistantes sociales par exemple, mais elles ne sont pas les seules, ont essayé et essayent encore de s’organiser sur le modèle des médecins. Le métier, la profession incluent d’autant mieux qu’ils excluent.

Le métier comme patrimoine intellectuel

Le métier est aussi caractérisé par le fait qu’on n’y fait pas véritablement une carrière. On peut certes y acquérir une notoriété qui n’est pas indépendante des bénéfices que l’on peut en tirer mais, au bout du compte, le bon médecin est celui qui est jugé tel par ses pairs. Dans ce contexte, le jugement des pairs, c’est-à-dire des membres de la communauté, est au moins aussi important que celui du marché.

Le métier enfin confère un statut. Il est un patrimoine que l’on emmène partout avec soi. Dans son vocabulaire flamboyant Proudhon pouvait s’exclamer à propos du métier : « j’ai un état, je suis libre, je peux aller où bon me semble ! ». Quand les parents demandent aujourd’hui au système scolaire de former leurs enfants à « un bon métier », c’est au fond à cette vieille idée que le métier est un patrimoine qui peut garantir contre les aléas de la vie qu’ils se réfèrent. Mais c’est aussi l’idée, comme le souligne Pierre Naville2, que « le métier est un ensemble de capacités techniques de travail individuel » susceptible d’être exercé sous le mode du salariat ou du travail indépendant.

• Le second modèle historique de construction de la qualification est ce que je nommerai la classification procédurale. Alors que le métier repose sur une division sociale du travail, la classification des qualifications repose, quant à elle, sur une division technique du travail. Elle ne porte pas sur les qualités des individus mais sur la classification des postes et les exigences qu’ils requièrent. L’accès à ces postes peut ensuite être conditionné par des exigences de diplômes ou par l’expérience. Les postes sont classés de manière hiérarchique en fonction d’un certain nombre de critères qui définissent la difficulté du travail à accomplir. Ce système est contemporain du développement de l’organisation taylorienne du travail et il a pour caractéristique essentielle d’être négocié dans le cadre des conventions collectives.

La subordination et la carrière

La hiérarchie des postes est aussi une hiérarchie des places. L’échelle des qualifications n’est pas c’est cependant pas tout à fait linéaire. Dans la convention collective de la métallurgie par exemple, le P3 est quelqu’un qui a une qualification de haut niveau au sein de la hiérarchie des ouvriers. Il pourra éventuellement accéder aux grades de la maîtrise mais bien plus difficilement aux emplois de cadres. La question de la discontinuité entre les catégories ouvrières, de maîtrise et de cadres est essentielle. En 1938 déjà, la fédération textile CGT avait créé une organisation de cadres et de techniciens, elle s’est fait rappeler à l’ordre par la Confédération et le Parti qui pensait nécessaire de préserver la distinction. L’UGICT a repris ce regroupement en arguant de la dilution des distinctions de plus en plus floues qui séparent les cadres des techniciens et membres des professions intermédiaires. Mais l’on pourrait aussi montrer que la ligne de partition entre ouvriers et techniciens est de plus en plus poreuse. Cela tient en grande partie aux transformations observées depuis une quinzaine d’années au sein de la catégorie ouvrière : aujourd’hui, les non-qualifiés sont les femmes, les immigrés, les jeunes non formés alors que 75 % des ouvriers sont qualifiés. Dans le même temps, les techniciens se disent de plus en plus proches des ingénieurs et l’on voit bien les difficultés croissantes rencontrées par cette construction sociale singulière à rendre compte de la réalité des évolutions du travail et des clivages entre catégories.

L’autre dimension de cette méthode de classification est qu’elle permet une carrière, même si celle-ci est éventuellement théorique. La professionnalisation consiste alors, comme le souligne Naville, dans la capacité des individus à occuper des postes dont le contenu du travail est de plus en plus complexe. Le système ainsi conçu repose sur une individualisation forte du travail. Il conduit à une double subordination : celle qui est liée au contrat de travail et celle issue de l’ordre hiérarchique de l’entreprise. Les travailleurs précaires quant à eux, s’ils ne sont pas exempts de la subordination contractuelle n’ont pas accès à la carrière, c’est-à-dire de l’ordre de l’entreprise.

• Le troisième modèle dont la forme est encore instable, est celui de la compétence. En simplifiant l’analyse, on peut sans doute dire qu’il a pour ambition de « réinjecter » du métier dans les classifications. Il y a beaucoup de raisons qui justifient l’émergence de ce modèle. La première tient à la prise de conscience que les gains d’efficience se produisent par les interactions entre salariés et que donc la combinaison des forces devient un enjeu essentiel de l’organisation du travail. La deuxième tient aux qualités nouvelles de la main-d’œuvre dont le niveau de formation s’élève. La troisième est à trouver dans la spécialisation des entreprises qui se recentrent de plus en plus sur leurs métiers. Les dernières données de l’INSEE indiquent que le mouvement de spécialisation des entreprises a été intense dans les années quatre-vingt même s’il tend aujourd’hui à se stabiliser. Il a eu pour effet, en réduisant la taille des organisations, en recentrant les activités sur des tâches moins diversifiées, de réduire le spectre des qualifications. Les entreprises rassemblent de plus en plus des gens de métiers dans leur métier. Cela change naturellement la nature des carrières possibles au sein d’une même organisation et cela conduit naturellement les entreprises à accorder une place croissante à la compétence individuelle des salariés.

Compétence et performance

La question essentielle soulevée par cette approche tient à la reconnaissance et à l’évaluation des compétences. Les outils actuellement mis en œuvre visent plutôt à apprécier la performance du salarié plus qu’à rendre compte de sa compétence. Or la performance dépend sans doute de ses qualités mais également des moyens dont il dispose pour accomplir son travail et d’une organisation dont il n’est pas maître. Par ailleurs, et sauf exception, les critères et les outils d’évaluation ne sont que rarement négociés et la hiérarchie est seule responsable de l’évaluation du salarié. Enfin, la compétence est contingente à une situation de travail. Le contexte de l’activité en détermine la nature. En ce sens, elle est difficilement transférable.

Des questions qui se posent aux indépendants

A partir de ces définitions rapides des différentes constructions de la qualification, il est possible de poser un certain nombre de questions à défaut de pouvoir apporter des réponses sur les difficultés rencontrées par les travailleurs indépendants.

  • Le premier problème auquel est confronté le travailleur en solo tient à la très grande difficulté de penser une division technique du travail. Ceci le rapproche naturellement de la logique du métier mais cela peut nuire, surtout dans les activités de nature intellectuelle à l’image qu’il souhaite donner de sa professionnalité. Le travailleur en solo doit souvent faire son secrétariat, du marketing, de la prospection commerciale… La diversité des tâches est incompatible avec l’image qu’il veut donner d’une expertise spécialisée. Cette nécessaire polyvalence contribue souvent à accroître considérablement la charge de travail.
  • Le deuxième problème rencontré par le travailleur en solo est celui de l’accès au marché et ensuite de la fidélisation de la clientèle tout en régulant la demande en fonction de sa capacité d’offre de service. Le solo qui ne dispose pas d’une organisation rencontre très souvent des difficultés majeures pour réguler, dans le temps, la charge de travail. Il est en permanence submergé pour éviter le risque de l’inactivité. Le risque est aussi grand d’une dépendance excessive à l’égard d’un seul client susceptible d’assurer un travail régulier. Le lien de dépendance fragilise l’autonomie sans, pour autant, assurer l’avenir.
  • Le troisième problème est celui des normes. Ce métier de professionnel solo est-il réglé par des normes de marché ? Quel type de capital social, de capital culturel faut-il pour espérer pouvoir vivre de son travail ? Quels sont les réseaux facilitant l’accès à un marché : les anciens d’une même école, les réseaux militants…?
  • La quatrième question à trait à la certification de la compétence. Comment s’opère-t-elle ? La réputation est un capital social fort. Comment peut-elle être initiée ? Le diplôme joue un rôle primordial et sans doute insuffisant. L’organisation syndicale peut-elle jouer un rôle de certification pour les travailleurs solos ? Les travailleurs solos sont-ils condamnés à s’organiser comme l’ont fait les professions libérales qui garantissent (plus ou moins !) la qualité de leurs membres.
  • Enfin, la dernière question que l’on peut se poser pour conclure cet exposé a trait au type de mission que l’on confie à ce type de travailleur. On ne demande pas le même travail à un cabinet de consultant et à un consultant travaillant en solo et on ne l’évalue pas de la même manière. En simplifiant à l’extrême, on pourrait dire que l’on achète à l’un des réponses, à l’autre des questions. Il reste enfin au travailleur en solo à trouver le temps et les moyens nécessaires à la capitalisation de son expérience.

1 : Voir par exemple son ouvrage posthume (1865) : « De la capacité politique des classes ouvrières ». On trouve une bonne présentation de la pensée complexe de Proudhon par Ansart (1967) : « Sociologie de Proudhon », Paris PUF et du même auteur (1984) : « Proudhon, textes et débats », Le livre de poche.

2 : Naville P. (1956) : « Essai sur la qualification ».

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