Le politique au niveau méso : le défi des constructions collectives

Année 2019 - Revue n°480

Les associations ont un rôle et une culture politique particuliers s’affirmant dans une action collective intermédiaire entre le local et le global. L’exemple à travers l’Union nationale interfédérale des oeuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (Uniopss).

En septembre 2014 Edgar Morin reprenait dans un entretien au journal Le Monde son appel à la métamorphose, incitant à saisir les enjeux d’une « crise généralisée de l’humanité à l’heure planétaire ». La crise de la société occidentale qu’il avait pensée dès 1968 est-elle désormais mieux comprise ? De fait, les transformations contemporaines touchent l’économie, les régulations internationales, le système politique, la protection sociale, les rapports sociaux, la place des transcendances avec notamment le rapport au religieux et le rapport aux idéologies, la place des sciences et techniques. Elles se combinent dans une configuration systémique, paraissant toucher à la culture de la société - le système supérieur selon Alain Touraine (1974). L’individu peut-il être en prise sur ces mutations ? Les associations constituent-elles un corps intermédiaire, acteur du politique et du mouvement de la société ? Pour les uns, le modèle associatif issu du début du dix-neuvième siècle est dépassé, destiné à être supplanté par des formes d’organisation plus modernes, à l’image de l’entrepreneuriat social. Pour les autres, la période actuelle permet la résurgence du courant associationniste, où les associations sont porteuses d’une alternative en économie et d’un approfondissement démocratique au nom d’une visée solidaire (Laville, 2010) ; les associations participent alors d’une transformation de la société critiquant l’économisme et visant plus de justice sociale. Dans ces jeux complexes, le niveau méso semble en tous cas un engrenage déterminant.

1. Rôle politique et dimension mouvement observés dans la démarche prospective

L’analyse de plusieurs expériences de prospective dans le réseau Uriopss-Uniopss (Chognot, 2015) montre le potentiel des dynamiques politiques associatives. Ces expériences sont référées au même courant de la prospective, le courant humaniste de Gaston Berger (1958). Elles ont, quant à la méthode, suivi le cadre posé par Rémi Barré : la prospective permet d’expliciter les représentations du futur et de le construire, dans une démarche collective et interactive. : elle met en évidence les conditions à réunir pour aller vers le futur souhaitable (Barré, Schoen, Konnola, Watnke, Kuhlmann, 2011). Bien que chacune traduise une culture et un ancrage dans un contexte spécifique, ces démarches prospectives ont en commun la volonté de construire le futur et de porter l’alternative au-delà du déterminisme. Elles se ressemblent aussi par la mobilisation d’acteurs engagés, inscrits dans un processus construit, à moyen ou long terme. Selon des modalités diverses, elles ont adopté un principe d’ouverture : sortie de l’entre soi associatif, recherches conduites avec l’université ou les centres de formation des travailleurs sociaux, partenariat avec l’entreprise, élargissement des liens avec la société civile (acteurs militants d’autres associations, personnes engagées, usagers, collectifs, …), coopération horizontale avec les pouvoirs publics, … Elles élargissent le cadre d’analyse des problématiques qu’elles saisissent et font interagir le niveau micro (des individus, dans la sphère d’une association), le niveau macro (une problématique générale, locale ou nationale) via le niveau méso, avec un lieu collectif – par exemple une union régionale - qui canalise, catalyse et essaime la dynamique de ses composantes. Dans ces interactions on observe que l’implication individuelle prend sens par l’expérience de l’intelligence collective, de la compréhension mutuelle et de la possibilité de porter une vision partagée de la perspective à construire.

Les expériences étudiées ont un effet révélateur (ou catalyseur) de la dimension mouvement des associations, qui se constitue plus par un rapport à l’environnement vu comme société à construire que par un rapport à l’environnement vu comme espace de luttes pour des positions à obtenir. La démarche associative semble plus en prise sur la société si elle parvient à faire sens au regard des mobilisations citoyennes pour des causes comme les droits de l’Homme, la diversité, l’écologie, capables d’agir ponctuellement à grande échelle comme de se dissoudre pour se resituer face à de causes locales. La prospective questionne ainsi le rapport à l’action collective : à l’hypothèse d’associations tirées vers la logique d’entreprise prestataire correspondent des collectifs plus spécialisés techniquement et plus efficaces en tant que lobbies défenseurs d’intérêts ; à l’opposé, une logique tablant sur l’engagement et la militance réaffirmés conduit la démarche collective à une analyse sociale plus critique et une vocation politique plus offensive.

2. Questions critiques de la dimension mouvement au niveau d’un réseau « méso »

L’affirmation de la dimension mouvement au niveau méso est déterminante car elle constitue l’engrenage par lequel les mobilisations individuelles peuvent s’agréger pour un effet sur les enjeux globaux, mais elle demeure une tâche délicate. La pression économique pousse les organisations méso à s’inscrire dans une logique de rationalisation. Les luttes d’influence entre leurs membres peuvent les affaiblir. Mais la mobilisation reliée à la dynamique de mouvement semble résister, par les Congrès, les plateformes, les séminaires, les ateliers de prospective. La capacité à fabriquer une culture spécifique, qui s’invite dans l’espace public, est une composante essentielle de cette dimension mouvement. Ainsi le discours officiel de l’Uniopss relie enjeu démocratique, doctrine de la cohésion sociale et culture des solidarités. Comme le rappelait souvent Henri Théry, directeur emblématique dans les années 70, l’Uniopss portait dès l’après-guerre (et après d’âpres discussions internes) une conception originale du rôle individuel et collectif des associations, tablant sur la reconnaissance de solidarités plurielles, articulant solidarités institutionnelles et solidarités privées. Le socle fondateur, confronté dès les années 80 aux difficultés économiques et à la montée des exigences gestionnaires, a été reformulé par François Bloch-Lainé, alors Président de l’Uniopss, dont le texte sur les « spécificités méritoires » des associations demeure une référence pour clarifier la contribution propre des acteurs non lucratifs de solidarité : mobilisation de gratuités, détection de besoins, innovation dans les réponses, réfection du tissu social.

De longue date est portée dans la culture Uniopss la capacité de la démocratie participative à compenser les insuffisances de la démocratie représentative. En 2005, par exemple, était pointé le double risque d’une « démocratie de management », réduite à la vision étroite de la rigueur gestionnaire, et d’une « démocratie impolitique », incapable de faire émerger les enjeux collectifs au-delà de la démultiplication des expériences locales ; d’où la vigilance nécessaire des associations pour faire vivre la Nation comme communauté d’expériences et de partage, au-delà de l’addition de communautés de participation (Pierre Rosanvallon, Congrès Uniopss, 2005). Avec des énoncés différenciés, traduisant l’inscription dans des contextes socio-politiques spécifiques, le discours de l’Uniopss sur les associations relie leur rôle politique à leur rôle social, voire à leur rôle dans l’économie, se décalant du seul prisme d’un rapport aux politiques publiques. Le « scénario du rebond » adopté en 2016 à la fin du 32ème Congrès de l’Uniopss dans le cadre de la démarche de prospective du niveau national semble être symptomatique de la remobilisation d’une dimension de mouvement associée à une volonté de transformation sociale.

Dans le même sens la revue « Le Pont », journal de l’Uriopss Nord Pas de Calais, semble le marqueur d’une culture politique articulant plaidoyer pour la cohésion sociale et promotion des solidarités. Les éditos affichent l’Uriopss alertant sur l’exclusion sociale et l’enjeu d’une action plus déterminée pour la cohésion sociale, qui relève des politiques publiques mais, plus largement, de la société tout entière ; les associations sont une composante essentielle du lien social et revendiquent leur prise en compte dans l’élaboration et la conduite des politiques ; le volet social des politiques publiques est insuffisant ; la régulation de l’offre est aveugle à la réalité des besoins sociaux et instrumentalise les associations. Les éditos affirment ainsi le rôle de l’Uriopss comme force de mobilisation et d’action collective reliée à une philosophie sociale ; autour d’un socle fondé sur les valeurs humanistes, les solidarités, la démocratie.

Pour Francis Calcoen, chercheur et ancien président d’Uriopss, la question critique du rouage méso est au-delà du discours celui d’un fonctionnement reliant les enjeux associatifs aux politiques publiques et aux questions de société. Ce rouage suppose de relier trois niveaux : « le monde associatif a conservé ses lignes de force dans le rapport aux personnes ; c’est le niveau 1. Il y a beaucoup plus de diversité dans la conception des relations aux pouvoirs publics ; il est en effet difficile dans le contexte actuel d’avoir une approche autre que celle qui privilégie la performance en gestion, donc ce niveau 2 est déjà un peu plus compliqué. Enfin au niveau de la volonté d’agir dans la société, le niveau 3, la réalité est encore plus complexe ». Parvenir à porter une réflexion collective est un travail de longue haleine. Les présidents ont souvent le souhait d’une action qui s’inscrive dans une vision d’ensemble, de porter une « mission », mais ce n’est pas facile. « On oublie souvent que derrière la tendance à l’accentuation de la gestion il y a aussi un volontarisme, une envie, qui se heurtent à des difficultés réelles et que l’on peut chercher à soutenir. Il ne faut pas être trop négatif ou trop pessimiste pour l’avenir mais plutôt chercher comment faire pour soutenir concrètement cette aspiration ».

Les observations effectuées sur les niveaux « méso » Uriopss et Uniopss montrent en somme l’existence d’engrenages qui fabriquent des références collectives par une culture politique spécifique et des médiations instituées, reliant la démarche politique des acteurs locaux (engagements citoyens, pratiques solidaires, …) à l’action sur les appareils publics et sur les orientations de la société. L’enjeu est celui d’une capacité d’entraînement vers une réelle alternative au courant économiste, parvenant aussi à remobiliser un référentiel humaniste fortement questionné tant par la mondialisation que par le changement de paradigme scientifique et technique.

3. Les exigences du politique au niveau méso

Le passage d’une alternative « micro » à une portée sur la société au niveau « macro » suppose que les acteurs engagés puissent construire la dimension publique de leurs pratiques, par des processus d’institutionnalisation reliant le plaidoyer contestataire, la négociation avec les institutions officielles et la médiatisation de causes générales. C’est ce qui se joue au niveau « méso » des unions d’associations. Les témoignages de salariés et d’administrateurs bénévoles du réseau Uniopss-Uriopss sont volontaristes mais portent souvent la marque du doute : sur l’évolution générale de la société, sur les exclusions et les excès du libéralisme, sur la capacité à incarner une alternative effective. La déception est en général le miroir d’une identité engagée : aucun n’est là par hasard, chacun pense que l’on pourrait agir mieux. Les doutes portent aussi les associations en général, avec les injonctions contradictoires, les souffrances au travail de nombreux professionnels, les enjeux d’une participation réellement élargie. Il faudrait que les pratiques évoluent en profondeur.

Le rôle politique des associations, comme participation originale à la démocratie, relève d’une clarification de l’idéologie incarnée, de l’institution de celle-ci dans un projet et d’une mise en cohérence de la pratique avec ce dernier. L’enjeu est celui de leur capacité à faire émerger et faire vivre des références collectives sociétales ; la dimension mouvement, reliant le niveau micro des associations de terrain et le niveau méso des groupements d’associations, suppose que ces potentiels débouchent sur une capacité de transformation sociale. Même si la reconfiguration gestionnaire (où ces polarités sociales et civiques ne sont plus centrales) peut être appréhendée comme une tendance lourde, elle coexiste avec des facteurs plus diffus traduisant une pratique associative spécifique dans ses logiques internes comme dans son rapport aux politiques publiques et à la société.

Malgré les tensions multiples dans lesquelles elles sont prises, le rôle politique de mouvement des associations semble une force potentielle, à condition de s’agréger dans des dynamiques collectives et des perspectives communes : le défi serait de peser à la fois sur l’engrenage méso lui-même, sur le niveau macro des grandes orientations politiques et sur le niveau micro des associations. Il faut pour cela renouveler les outils de l’action, mais aussi sortir du format des cadres de pensée, en travaillant sur les concepts et sur les référentiels idéologiques. Contrairement aux représentations dominantes, le matériau disponible est très riche : il documente leur fonctionnement spécifique (Sainsaulieu et Laville (2013), leur gouvernance (Hoarau, Laville, 2008), leur gestion solidaire (Eynaud, 2019), leur rôle politique (Laville, 2017), leur entreprenariat solidaire (Laville, J.L, Hillenkamp, I., Eynaud, P., Coraggio, J.L, Ferrarini A et al – 2016), leurs démarches collective sur les territoires (Richez Basttesti, Petrella, Marival, 2017), les mouvements sociaux et leur croisement avec l’économie solidaire (Laville, JL., Pleyers, G., Buccolo, E., Coraggio, J.L, 2017), leur capacité à instituer (Lafore, 2016), les logiques de l’action collective d’une manière plus générale (Cefaï, 2008), l’histoire des idées contemporaines (Roman, 2010). La clé d’une alternative réelle réside peut-être dans la capacité des acteurs engagés à se saisir de ce matériau, sous utilisé, pour remobiliser en même temps leur réflexivité et leur volonté d’agir.

Encore faut-il assumer, dans la reconfiguration systémique à l’œuvre et face aux constats posés en termes d’exclusion, la question centrale de l’amplitude de la critique que peut porter le corps social, notamment au sujet du modèle économique (avec la question de l’ESS comme modulation du capitalisme ou réel changement de paradigme). Une dimension politique de mouvement, lente et en profondeur, semble pouvoir se construire aux niveaux méso reliant les associations de solidarité et s’apparenter aux conduites d’historicité d’Alain Touraine. Elle relie potentiellement l’action et la mobilisation Elle n’emprunte ni le chemin de la politique partisane, ni celui de la lutte sociale, ni celui des mouvements sociaux contemporains. Elle ne clive pas les acteurs, au sens où certains seraient militants, d’autres seulement gestionnaires. Elle suppose d’agir et de faire sens, collectivement, avec des acteurs engagés porteurs d’une volonté de transformation sociale.

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