LE RÊVE QUÉBÉCOIS D’UN ALGÉRIEN

Année 1999 - Revue n°387

Etudiant en informatique, Samir a réalisé son rêve québécois... en passant par la France.

L’idée de venir vivre au Québec a germé dans mon esprit il y a dix ans, soit environ huit ans avant que ce projet ne se réalise vraiment ! Fin 1988, des émeutes éclataient dans toutes les grandes villes d’Algérie, qui poussèrent très rapidement le parti unique au pouvoir depuis près de 30 ans - le FLN - à légaliser le multipartisme. C’est ce que, paradoxalement, j’appelle le « début de la fin ». A l’époque, j’étais en deuxième année d’informatique à l’Université d’Annaba, et de plus en plus souvent mes discussions avec mes camarades tournaient autour de l’émigration. L’évocation de « paradis » pour immigrants comme l’Australie et le Canada nous laissait songeurs et nous faisait oublier, pour quelques instants, le mal de vivre profond qui s’installait progressivement en Algérie. Pour moi le Canada et le Québec avaient toujours rimé avec grands espaces, forêts, lacs, l’Amérique en français et – sans peur de faire cliché - la liberté1. En d’autres mots un rêve inaccessible. Je me résignais progressivement au train-train quotidien2, jusqu’au jour où je découvris par un heureux hasard3, des brochures d’information d’une école d’ingénieurs en France. C’était la première fois que j’entendais parler de l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées de Lyon), une des rares écoles à avoir un concours d’entrée (et une entrevue) prévu spécialement pour les étudiants étrangers. Mais ce qui attira plus particulièrement mon attention, c’était la possibilité offerte à quelques étudiants par promotion d’effectuer une année de leur cursus à l’étranger, et entre autres… au Québec. Pour couronner le tout, ces échanges inter-universitaires étaient pourvus d’une bourse non négligeable de la Région Rhône-Alpes (quelque chose me dit que les choses ont dû changer à ce niveau là…). Un seul bémol, mon unique possibilité était de postuler pour la première année. Je n’ai eu cependant aucun mal à accepter l’idée de « recommencer à zéro ». Je consacrais la période qui suivit à préparer mon dossier de candidature et mettre un peu d’argent de côté pour pouvoir rentrer à l’INSA. Un dossier solide me valut d’être sélectionné pour passer le concours à Lyon. Une fois là4, tout se déroula bien et je fus finalement accepté.

Une formation universitaire française

J’ai séjourné en France pour mes études de septembre 1990 à septembre 1995. J’en dresse pour ma part un bilan global assez positif essentiellement grâce à la famille, aux amis et aux études. Par contre, du point de vue de l’immigration, le tableau est moins rose : vous n’avez pas idée combien était stressante et agressante la démarche qui consistait, chaque année à la même époque, à renouveler ma carte de séjour. Peu importe si la formation était de cinq ans, il fallait reproduire à chaque fois une liste de documents attestant que, oui, j’étudiais toujours et que, oui, j’avais encore les moyens financiers de poursuivre. Pour gâter le tout, la liste s’allongeait quasiment chaque année avec de petites nouveautés. C’était au plus fort des années Pasqua. Un camarade libanais et moi essayions de prendre la chose avec humour et philosophie. Dans ce contexte, notre blague favorite était de se demander si l’administration n’exigerait pas à un moment donné, une estimation de la quantité d’oxygène que nous comptions respirer durant notre séjour.

J’ai constaté qu’en France, l’immigration était un très gros problème. C’était, et c’est probablement toujours, un thème récurrent (aliénant ?) dans les médias, chez les politiciens, dans les bistros et probablement le sujet favori à table. Dans l’inconscient collectif c’est devenu la source de deux autres gros problèmes, le chômage et l’insécurité. Pour une bonne partie de la population issue de cette immigration et malgré une intégration quasi totale5, le clivage entre les communautés reste grand. J’ai pu en apprécier toute l’ampleur en ayant le privilège de voir les choses du côté des étudiants du campus de la Doua, à Villeurbanne, au nord de Lyon, et de celui des jeunes des quartiers « chauds » tout proches de Vaulx-en-Velin. Il peut devenir assez dur de vivre son « immigrétude » en France car dans la peau d’un étranger la tension est presque palpable parfois. J’ai surpris plus d’un regard lourd voire hostile dans la rue ou le métro. J’ai entendu plus d’une fois des remarques et même des insultes racistes. Si je peux me permettre un commentaire, je pense sincèrement qu’il y a beaucoup à faire à ce niveau là, et que ça ne sera pas une tâche facile, surtout après toutes ces années de propagande extrémiste de la part de certains partis.

Un refus canadien

J’ai connu un grand désenchantement au début de l’été 1995, en recevant une lettre de refus net de la part de l’ambassade du Canada pour l’obtention d’un visa de travailleur, qui m’aurait permis de faire mon dernier stage (déjà tout organisé) à Montréal, sur lequel je comptais enchaîner avec mon année d’échange, pour laquelle j’avais été accepté à Concordia University. Malgré les interventions du directeur de l’INSA, du directeur du département informatique, de mon professeur responsable des échanges internationaux, de mon directeur de stage à Montréal, l’ambassade n’est pas revenue sur sa décision ! J’ai appris par la suite qu’il y avait un embargo « officieux » sur les ressortissants algériens6 et que dans le courant de l’été l’excès de zèle des fonctionnaires canadiens avait provoqué un scandale suite à un visa refusé à une troupe d’artistes algériens attendus dans un festival au Québec. Ce fâcheux incident a eu le grand avantage de me démontrer que rien n’était acquis. Même pour mon année d’échange au Canada. Même dans le cadre d’un programme officiel impliquant une grande école en France, une université canadienne et la Région Rhône-Alpes ! Nous avons pu monter un dossier plus consistant pour prouver que je ne comptais pas devenir immigrant clandestin ou réfugié politique. Il y avait quand même un argument très fort en ma faveur : je devais revenir en septembre de l’année suivante pour faire ma soutenance de projet de fin d’études, faute de quoi je n’obtenais pas mon diplôme ! Ça a pris un mois de plus que pour mes camarades Français, mais j’ai finalement pu me rendre à Montréal pour l'année d'échange. Je tiens cependant à faire remarquer que la délivrance d’un visa (d’étudiant) est conditionnel à l’obtention d’un Certificat d’Acceptation du Québec (CAQ) délivré par la Délégation du Québec. Ceci est dû au fait que le Canada est une fédération et que, pour son immigration le Québec jouit d’un droit de regard spécifique (à cause de la langue) quant au choix des personnes qui peuvent y étudier, travailler ou s’installer. Il est important de noter que le CAQ - contrairement au visa d’entréé - m’avait été délivré sans aucun problème dans des délais très courts.

Bienvenue au Québec

Par la suite, les choses ont été beaucoup plus faciles. Dès mon arrivée à l’aéroport j’ai été très bien accueilli, passé les formalités dans la cordialité et l’efficacité. Et ô agréable surprise, on m’a souhaité la bienvenue au Québec et un agréable séjour. Par la suite, j’ai pu bénéficier en tant qu’étudiant, d’un certain encadrement de la part de l’Université Concordia et de son bureau pour étudiants étrangers (International Students Office). Les premiers contacts avec les Québécois ont été tellement positifs, que j’ai décidé de loger « chez l’habitant » plutôt que de partager un appartement avec d’autres étudiants étrangers. Cette formule m’a permis de me lier d’amitié avec une famille québécoise, de connaître leur mode de vie, leur cuisine et leur accent si particulier.

Le caractère multi-ethnique de la ville de Montréal m’a charmé tout de suite. Les gens de toute origine ont leur place dans la société sans qu’ils aient à ignorer ce qu’ils sont et d’où ils viennent. La plupart de mes professeurs à l’Université Concordia parlaient avec un fort accent arabe, hindou, chinois, japonais… Certains quartiers restent reconnaissables par la communauté majoritaire qui y habite sans pour autant ressembler à des ghettos.

Une acceptation définitive

Par la suite vers la fin de mes études, vraiment décidé à m’installer au Québec, j'ai contacté des compagnies7. J’ai pu réaliser qu’au niveau du marché de l’emploi, l’origine non plus n’avait pas d’importance. Mentionner sa nationalité dans son CV, comme on nous l’apprend si bien en France, est une chose qui ne se fait pas au Québec. La discrimination basée sur la race ou le sexe est punie par la loi ici8. Compétitivité économique oblige, les compagnies ne s’intéressent qu’à la compétence et la valeur des candidats et les entrevues sont organisées beaucoup plus facilement qu’elles ne peuvent l’être en France. Dans ces conditions, il m’a été assez facile d’obtenir une promesse d’embauche. Muni de ce document, j’ai pu soumettre ma demande de permis de travail qui a été traitée et acceptée pendant que je retournais en France faire ma soutenance pour l’obtention de mon diplôme d’ingénieur. En attendant le visa de l’ambassade du Canada pour pouvoir retourner au Québec comme travailleur, je me suis livré à l’exercice d’envoyer mon CV à des compagnies dans la région lyonnaise, sans mentionner ma nationalité cependant. Les entrevues se sont toutes terminées par la question fatidique de mon interlocuteur mi-embarrassé, mi-agacé. Certaines compagnies ont même appelé chez ma sœur longtemps après que je sois parti travailler au Québec, pour demander ma nationalité, elles se faisaient répondre avec un air étonné «il est Algérien, pourquoi?». J’ai soumis de Montréal ma demande d’immigration officielle à la Délégation Générale du Québec à Paris puis à l’Ambassade du Canada en France car il est rarement permis de postuler en étant au Canada. Je n’ai eu à passer aucune entrevue ni à la première, ni à la deuxième étape, du fait de mon score très élevé dans le système de points utilisé pour évaluer les candidats à l’immigration. Ce système est pondéré par des facteurs comme l’âge, la maîtrise d’une ou des deux langues officielles, le niveau d’études, la connaissance de personnes au Québec, le secteur professionnel…. J’ai reçu par la poste mon titre d’immigrant permanent, document qui ne peut être estampé qu’aux points d’entrées internationaux. J’ai donc dû traverser la frontière avec les Etats-Unis (à une heure de Montréal) et faire demi-tour, pour enfin revenir vers les services de l’immigration côté canadien. Les formalités ont été très rapides (15 minutes) et on m’a souhaité… la bienvenue au Canada !

Bientôt la naturalisation

Je suis aujourd’hui ingénieur dans une entreprise de télécommunications basée à Montréal qui vend ses produits dans le monde entier. Un de mes frères vit heureux en Algérie, un autre et mes deux sœurs en France, moi au Québec. J’apprécie une vie paisible au Québec, comme j’en rêvais il y a dix ans en Algérie. Je devrais obtenir la nationalité canadienne en janvier 2000, Inch Allah !

Ce récit peut en induire certains en erreur et faire croire qu’immigrer au Québec est chose facile. Non, comme je l’ai mentionné plus haut, le candidat est évalué de manière rigoureuse et beaucoup sont refusés. Cette évaluation est en quelque sorte une mesure comme une autre du potentiel de l’immigrant à vouloir et pouvoir s’établir avec succès. Le mot clef est adaptabilité.

1 : Désolé pour mes amis australiens. On est sûrement aussi libre en Australie mais pour les terres plates, désertiques et arides, on fait aussi bien dans les hauts plateaux algériens et j’ai décidément encore du mal à comprendre Paul Hogan en V.O..

2 : Chez nous certains appellent ça le « mektoub ».

3 : Chez nous certains appellent aussi ça le « mektoub », mais ce ne sont jamais les mêmes que les premiers.

4 : C’est fou comme trois simples mots peuvent nous épargner tous les détails sordides autour de l’obtention laborieuse du visa.

5 : Il y a de fortes chances qu’un jeune beur soit autant dépaysé en Algérie qu’un jeune Français « de souche».

6 : Un certain nombre d’entre eux auraient profité de visas touristiques pour revendiquer le statut de réfugié politique.

7 : SF, comme les Canadiens parle de « compagnies » quand les Français parleraient d'entreprises (NDLR).

8 : En France aussi. Mais... (NDLR).

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