Le travail entre valeur réelle et charge comptable

Année 2016 - Revue n°471

Pourquoi accordons-nous confiance aux chiffres pour valoriser l’engagement professionnel ? Comment faire du travail une valeur qui compte dans l’entreprise ?

Comment va le travail ? La question n’est pas anodine, alors que l’emploi se délite et que l’activité s’intensifie sous la pression financière. Il me semble que ce qui caractérise le plus l’état du travail aujourd’hui, c’est la tension, une tension grandissante entre le travail qui est de plus en plus vu comme une œuvre et un travail qui, est dans le même temps et dans le même mouvement, de plus en plus mesuré.

Une autonomie fortement cadrée

Le travail est désormais une valeur positive après que la société a longtemps considéré que le progrès consistait à s’affranchir de son emprise. L’oisiveté n’est plus le cœur du modèle de la classe dirigeante alors que cela fut longtemps le cas. Pour reprendre la classification opérée par Hannah Arendt, le travail se déplace de plus en plus du côté de l’œuvre : il est aujourd’hui vécu comme œuvre et non plus comme un labeur (« labor ») et une souffrance. C’est maintenant un moyen de se réaliser qui met en avant la créativité et l’inventivité qui sont au cœur de la forme d’activité valorisée par l’économie de la connaissance. L’homme doit non pas seulement réaliser sa tâche contre un salaire pour pouvoir vivre par ailleurs, mais une part de l’homme se réalise dans cette tâche et doit l’inventer. C’est une petite musique qui depuis les années quatre-vingt traverse totalement nos sociétés, et que nous avons intériorisée.

Dans le même temps, le travail est de plus en plus mesuré : nous vivons dans la culture du reporting, du chiffre et de la performance. De ce travail autonome, créatif, il faut constamment rendre des comptes, avec des exigences de résultats toujours croissantes. Cette culture de la mesure de la performance n’épargne personne, que l’on soit cadre supérieur ou praticien hospitalier.

Je décris ici le travail que nous réalisons et non pas celui que nous achetons. Celui que nous achetons dans bien des produits que nous consommons aujourd’hui (vêtements, téléphones, ordinateurs, …) nous vient de pays émergents, d’Asie, à faibles coûts de main-d’œuvre. Pour les salariés de ces pays, le seul aspect qui les concerne est celui de la performance et non pas celui de l’autonomie. Avec, dans bien des cas, des conditions de travail proches de celles décrites par Zola.

Dans les pays développés donc, le travail c’est une autonomie fortement cadrée : pour poursuivre avec le vocabulaire d’Hannah Arendt, c’est une œuvre constamment mesurée. Ce qui est contradictoire avec l’idée même d’œuvre et de son unicité.

Des ressorts profonds à cette tension

Qu’est ce qui explique que nous nous laissons prendre dans cette tension, quelle est en quelque sorte le ressort de cette tension ? Comment justifier cet état du travail aujourd’hui ? Il me semble que, si nous nous laissons enfermer dans ce schéma, c’est en raison d’un état de fait mais aussi d’un état de la pensée qui va avec.

L’état de fait nous est donné au plus profond par les normes comptables, ces règles appliquées par toutes les entreprises du monde pour savoir ce qu’est un produit, une charge, bref pour donner la valeur. Elles fournissent la grammaire de l’économie au quotidien. Or, dans la comptabilité, le travail n’est pas une valeur (qu’elle soit en voie de disparition ou de renouveau) ; c’est une charge, qui vient peser négativement sur les comptes de l’entreprise. Le travail est moins bien traité au plan comptable qu’une machine qui, elle, vient ajouter de la valeur au bilan de l’entreprise. Il est juste un peu mieux traité que les consommables. Et encore, depuis quarante ans, les suivis financiers se basent non plus sur la valeur ajoutée mais sur l’excédent brut d’exploitation, il n’y a plus réellement de différence.

Cette situation vient de loin : c’est à la Renaissance que le sort comptable du travail s’est scellé. Cette époque ne connaissait pas le travail salarié au sens moderne. Cela n’a pas bougé depuis, alors que la première Révolution industrielle aurait dû inviter à le faire. Et ce, sans parler du développement contemporain de l’économie de la connaissance.

L’importance de ce fait s’est accentuée dans le cadre de l’orientation des normes comptables vers la valeur pour l’actionnaire et la réalisation des comptes dans la perspective des investisseurs sur les marchés financiers. Ce schéma, qui s’est imposé autour des années deux mille, organise ainsi une hiérarchie des marchés avec les marchés financiers qui dominent les marchés des biens et des services. Ils relèguent le marché du travail au rang de marché d’ajustement. Un travail traité univoquement comme une charge au plan financier, voilà qui est bien lourd à porter.

Le travail désincarné

Comment laisse-t-on un tel état de fait perdurer sans le mettre en question ? C’est là qu’intervient la philosophie : c’est que cet « état de fait » est lié à un « état de pensée », que j’appellerais « le kantisme de tous les jours » et qui continue largement à dominer nos modes de pensée.

A la fin de la Critique de la raison pratique, Kant résume les acquis de son travail : « il y a le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ». En d’autres termes, il y a, d’un côté, le monde des faits qui se traite par des chiffres et des équations et, de l’autre, le monde des principes moraux dans lequel il ne faut en aucun cas faire entrer le moindre calcul.

On peut comprendre comment Kant en vient à cette position, très largement liée aux découvertes de Newton sur les lois de fonctionnement de la nature, mais elle se révèle particulièrement inadaptée aujourd’hui. Cette position entérine en effet une scission de la personne entre la personne calculante et la personne morale, entre deux registres, celui du chiffre et celui de la bonne conduite. Ils sont radicalement dissociés.

Ce que j’appelle le kantisme de tous les jours, que nous avons largement intériorisé, laisse par exemple aux techniciens de la chose comptable le soin d’arrêter le sort du travail dans leurs chiffres car il ne peut être question qu’y entre la moindre considération sur l’homme en tant que tel.

Sans cet état de la pensée qui le sous-tend, l’état de fait de la manière dont sont traités le travail et les tensions qui le traversent ne pourraient pas perdurer. S’il n’y avait pas cet état de pensée sous-jacent, la contradiction nous sauterait en quelque sorte aux yeux.

Un autre regard sur le travail

Qu’est-ce qui peut nous permettre de sortir de cette tension, de cette dissociation du sujet ? Je reprendrais la distinction traditionnelle d’Albert Otto Hirschman (1970) entre « exit, voice and loyalty » : dans le monde du travail, on a le choix entre être loyal aux ordres, la sortie (qui se manifeste de plus en plus sous la forme du chômage) et faire entendre sa voix. Cette dernière solution est évidemment à privilégier dans le cadre de relations interhumaines. Or, dans la tension actuelle, la voix est très difficile à produire ; les syndicalistes sont particulièrement bien placés pour le savoir : le choix démocratique apparaît bien faible par rapport au travail individualisé et chiffré, en particulier parce que l’on met constamment en avant la technique et les impératifs de la mondialisation pour expliquer qu’il n’est pas rationnel de répondre par la positive aux demandes des salariés.

La solution est évidemment à trouver dans un réagencement en profondeur qui permette de donner cohérence entre le monde du chiffre et ce que l’on peut appeler avec le philosophe Edmond Husserl « le monde de la vie », qui ne fractionne pas le « je suis » en identités entrechoquées et qui montre donc qu’il serait bien plus rationnel, pour utiliser le vocabulaire de l’économie, de procéder autrement.

Ceci ne relève pas de l’utopie. Il est possible de construire au plan technique des solutions qui donnent une autre position au travail : faire du travail une valeur dans les comptes des entreprises serait possible ; l’exception à la règle qu’ont obtenue les clubs de football pour intégrer les joueurs dans leurs comptes en est la preuve. Cela induirait d’autres comportements chez les chefs d’entreprise et fournirait une assise puissante pour légitimer la présence et la voix des salariés dans les conseils d’administration.

De manière plus générale, il s’agit d’avoir un autre regard sur les chiffres, d’interroger en profondeur la manière dont ils sont construits pour ne plus se laisser berner par eux. Ce type de questionnement concerne évidemment le traitement du travail au plan financier mais aussi, pour ne citer que ces deux sujets, la manière dont nous mesurons la croissance et le mode de fonctionnement que nous laissons prospérer sur les marchés financiers.

Une réorientation de la machine économique et de la place que nous lui accordons n’est pas hors de portée : c’est une évolution nécessairement difficile, qui suppose un certain rapport de forces, et pour laquelle les questions écologiques notamment sont une invite très forte à réussir.

Mais ceci ne pourra advenir que si les changements proposés, nécessaires, disposent d’une base solide de légitimité. Cette base relève de la pensée et de la mise en place d’un autre cadre conceptuel que celui qui repose sur la distinction absolue entre le monde des chiffres et celui des principes.

Si nous ne voulons pas que le travail soit englouti sous la poussée des chiffres, il faut investir avec force ce domaine. Il ne faut pas s’en laisser conter par les chiffres et les comptes, mais les mettre en question et en perspective, y compris sur un plan très technique, en les intégrant au sein de ce que l’on peut appeler un nouvel humanisme, dans lequel l’homme est pris en entier, avec ses qualités, et non pas morcelé en différentes composantes.

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