Le Travail invisible des données. Eléments pour une sociologie des infrastructures

Le Travail invisible des données. Eléments pour une sociologie des infrastructures
Jérôme Denis, Presses des Mines, 2018, 208 pages, 29 euros
Année 2018 - Revue n°479

Cet ouvrage part d’une impuissance à décrypter que beaucoup d’entre nous éprouvent dans leur quotidien en manipulant des informations écrites et plus encore chiffrées sans avoir le loisir ni les moyens de soupeser l’impact des conditions de leur production et de leur circulation : ce que l’on tient pour « données » l’est-il vraiment ? Comment s’agencent les infrastructures matérielles et logicielles qui peuplent nos mondes numériques pour faire advenir des informations au statut de « données », puis en organiser la diffusion ?

Face à un environnement numérique où se mêlent informations contestables et faits avérés, Jérôme Denis, chercheur au Centre de Sociologue de l’Innovation (MinesParisTech) s’interroge dans ses travaux sur cette « fabrique des données » et nous livre avec cet ouvrage la quintessence de l’Habilitation à Diriger des Recherches qu’il a récemment soutenue. Quelles sont les dimensions sociales des processus techniques de collecte/validation/diffusion des données ? Quelles sont les normes embarquées au sein de ces processus sociotechniques et de quels enjeux économiques et politiques procèdent-elles ?

Dans sa démarche de chercheur, Jérôme Denis s’adosse à un courant constructiviste de la sociologie des sciences, constitué dans le sillage des travaux de Bruno Latour et de Woolgar1, s’inscrivant ainsi dans une tradition microsociologique fondée sur une démarche qui emprunte à la sémiologie le concept d’actant et à l’ethnologie ses méthodes d’investigation. Cette démarche, centrée sur la notion d’acteur-réseau, explique la production de connaissances par l’agencement d’éléments hétérogènes en un réseau sociotechnique associant les chercheurs et leurs objets dans un processus réciproque de création des faits scientifiques : ainsi, la « découverte » de l’électron par Joseph John Thomson serait le fruit d’une mise en réseau de personnes (assistants, collègues, pairs) et d’objets (tubes à vide, fils électriques, publications) associés au sein d’un programme de recherche décrit par une ontologie ne hiérarchisant pas a priori la nature sociale ou technique de ces actants.

Plus précisément, l’auteur inscrit son travail dans le champ des Infrastructure Studies, ouvert par les travaux pionniers de Geoffroy Bowker et Susan Leigh Star2, recherches anthropo-sociologiques qui mettent en évidence sur longues périodes le rôle des « infrastructures scripturales » témoignant des capacités procédurales de l’écrit, ce qu’illustre au tournant du 19e siècle l’émergence de répertoires administratifs ou l’harmonisation des écritures comptables. La seconde moitié du 20e siècle témoigne d’investissements majeurs dans le traitement numérisé de l’information qui ouvre aux institutions publiques et entreprises privées des capacités inédites d’action dans leurs champs de compétence ou sur leurs marchés concurrentiels. Les investissements dans ces infrastructures scripturales numériques constituent des leviers essentiels que ce soit pour imposer des changements d’ordre administratif et managérial ou pour conquérir de nouveaux marchés et segments de clientèle.

Resituée dans une perspective historique, l’ampleur des investissements technico-organisationnels consentis pour édifier ces infrastructures informationnelles et garantir le maintien de leurs performances dans le contexte de la transition numérique questionne politiquement la construction sociale des réalités documentaires, en particulier sur le rapport différencié des hommes et des femmes aux technologies numériques. Suivant le projet de Dorothy Smith3 de révéler le caractère éminemment sexué du travail de back office dans l’économie informationnelle, l’auteur nous montre comment la rentabilité de ces investissements repose sur des agencements locaux où s’organise l’effacement de savoir-faire techniques artisanaux souvent mobilisés par les femmes au profit de formes d’objectivation plutôt monopolisées par les hommes. Les coulisses de la production, du traitement et de l’usage des données au sein de la sphère informationnelle nous sont ainsi dévoilées au moyen d’enquêtes et d’études de cas dans différents secteurs (banques et institutions publiques). Ces investigations confirment que le néopositivisme véhiculé par le discours promotionnel de l’Open Data utilisant l’allégorie du « gisement des données » n’est qu’une forme plus élaborée de la dissimulation de leur hétérogénéité informationnelle et du travail socialement nécessaire pour leur mise en cohérence avant exploitation.

Cet ouvrage porte un enjeu sociétal qui le transcende : faire émerger l’Atlantide des activités scripturales du back office qui alimentent les mythes de la « transparence » et de la « fluidité » des services informationnels, en particulier ceux voués à l’intermédiation que ce soit dans le secteur privé ou dans le secteur public.

1 : B. Latour, S. Woolgar, La Vie de laboratoire. La Découverte, 1988.

2 : G.C. Bowker, S.L. Star, Sorting Things Out : Classification and Its Consequences., MIT Press, 1999.

3 : D.E. Smith D.E, Texts, Facts and Femininity : Exploring the Relations of Ruling, Routledge, 1993.

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