Les élites mondialisées de Robert Reich

Année 2006 - Revue n°419

Dans un livre qui fit grand bruit au moment de sa sortie en 1991 (The Work of Nations, trad. française L’Economie mondialisée, Dunod, 1993) Robert Reich fut parmi les premiers à expliquer la disparition d’une certaine forme d’emplois industriels dans les pays développés, et au-delà les recompositions en cours, à l’échelle mondiale, de la population active. Les thèses de celui qui contribua à encourager l’émergence aux Etats-Unis d’une économie de la connaissance sont plus actuelles que jamais. Elles demandent pourtant à être nuancées : l’émergence des élites mondialisées n’est pas le simple effet d’une compétitivité de nature économique, mais aussi une construction sociale.

Son analyse part d’un constat : « alors que presque tous les facteurs de production – l’argent, la technologie, les usines, les équipements – se déplacent sans effort à travers les frontières, l’idée même d’une économie américaine a perdu son sens, de même que la notion de firme américaine, de capital américain, de produits américains, de technologie américaine ». Notant que cette transformation n’épargne aucune nation, il en vient à se demander si l’idée d’une nation-Etat comme ensemble d’individus partageant la même responsabilité quant à leur bien-être mutuel appartient au passé. Intuition dérangeante, mais qui pose avec précision la question désormais brûlante de modèles sociaux européens non seulement mis à l’épreuve par la mondialisation de l’économie, mais aussi soumis en interne à de fortes tensions entre les différentes catégories qui forment la population active. La crise des retraites, plus récemment le mouvement contre le CPE ont posé crûment la question de la solidarité entre générations, et au-delà entre insiders protégés et outsiders peu protégés.

Toutefois, ce n’est pas à travers une distinction entre outsiders et insiders que Robert Reich interroge la polarisation du salariat, mais en mettant au jour une nouvelle division, qui dans un contexte de mondialisation devient une véritable ligne de fracture. Si la fabrication des produits est de plus en plus internationalisée, il n’en est pas de même des activités qui déboucheront sur de nouvelles productions, comme la recherche-développement, les services financiers et juridiques, la conception de produits nouveaux.

Ces services à très haute valeur ajoutée génèrent des emplois de haut niveau fortement rémunérés, concentrés aujourd’hui dans les grands pays développés, et qui ont vocation demain à se répartir dans un nombre de lieux croissant, mais pas illimité : gageons qu’il y en aura de plus en plus à Shangaï ou Mumbaï, mais pas davantage dans les provinces chinoises ou indiennes. Ces emplois, Robert Reich les regroupe sous le terme de « manipulateurs de symboles » : ce sont les ingénieurs, les chercheurs, certains techniciens, des juristes, des financiers, des spécialistes de la communication. En d’autres termes, les gagnants de la mondialisation, ceux qui sont à la fois plus mobiles et jusqu’ici moins directement soumis à la concurrence, à la différence de ceux qui se consacrent aux tâches d’exécution, effectuées dans des unités dont la localisation se fait de plus en plus dans un espace mondial, en fonctions de critères dont les coûts salariaux ne sont pas les seuls, mais semblent prépondérants.

A l’époque où écrit Robert Reich, les « manipulateurs de symboles » vivent et travaillent surtout dans les pays développés ; une partie de ces activités, celles qui mettent en jeu des langages mathématiques, informatiques et scientifiques, a pourtant naturellement vocation à entrer en concurrence avec les informaticiens indiens et les ingénieurs chinois. Reste qu’à l’heure qu’il est, la mondialisation de l’économie s’accompagne d’une aggravation massive des inégalités au sein des pays développés, entre l’élite restreinte des « manipulateurs de symboles » et les autres, de plus en plus contraints de se contenter d’emplois de service à faible niveau de qualification et bas salaires.

La thèse de Robert Reich n’est pas fataliste, et son action comme secrétaire au Travail de Bill Clinton, dans les années 1990, montre bien l’efficacité de solutions consistant, pour les pays développés, à investir massivement dans la recherche et la formation afin de conserver leur position : « des individus bien formés et des infrastructures modernes attirent les réseaux mondiaux qui investissent et apportent des emplois relativement satisfaisants ».

L’économie ne se réduit pas, par ailleurs, à la production industrielle : des emplois « intermédiaires » demeurent, des activités locales, il ne faut pas négliger les effets de la redistribution, avec l’amortisseur naturel que constituent les fonctions publiques et les emplois non directement soumis à la concurrence internationale ; mais il reste que la polarisation croissante du salariat entre les très hauts revenus et ceux qui tournent au Smic semble confirmer les prédictions de Robert Reich. L’encadrement, nos enquêtes Oscar le montrent chaque année, n’est pas épargné par cette division entre une partie du salariat dont la rémunération et les perspectives de carrières stagnent, tandis qu’une autre partie continue à prendre l’ascenseur.

On pourrait d’ailleurs, en se souvenant de l’entretien avec Olivier Godechot sur les nouvelles inégalités du secteur bancaire publié dans notre numéro de juillet 2005, suggérer que la différence ne se joue pas forcément dans la création de valeur, mais dans la proximité avec les chaînes financières. En d’autres termes, la thèse de Robert Reich mérite d’être complétée par une approche un peu moins économique et plus sociologique, le niveau de qualification n’apparaissant que comme un des critères discriminants, au côté des « ressources » personnelles des uns et des autres. Parmi ces ressources figurant évidemment le lieu de naissance, l’école fréquentée et les réseaux familiaux, de plus en plus essentiels dans un monde d’inégalités croissantes et de durcissement des frontières sociales.

Il serait donc un peu rapide de qualifier de « compétitifs » cette partie des insiders qui ne doivent pas leur sécurité professionnelle à leur seul statut. Car leur mérite ne consiste quelquefois qu’à savoir se nicher, grâce à leurs talents sociaux, leurs réseaux familiaux, et les diplômes dont ils ont su se munir grâce à ces ressources, dans des espaces professionnels largement protégés : certains secteurs, certaines positions dans les configurations des groupes. Les élites existent, elles se différencient de plus en plus nettement, et le jeu de l’économie mondialisée contribue sensiblement à les définir. Mais leur « compétitivité » peut être retournée, non en une capacité à jouer le jeu de la compétition mondiale, mais au contraire à s’en exempter. C’est peut-être le vrai talent des manipulateurs de symboles que de créer ainsi l’image de leur propre compétitivité.

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