Les bureaux dans l’économie post-industrielle

Une nouvelle frontière du management
Année 2013 - Revue n°457

Les open space sont souvent décriés en France à juste titre, lorsqu’ils sont un reflet brutal du management taylorien appliqué aux activités tertiaires. Ce modèle est encore trop souvent imposé dans un souci de contrôle et d’économies par l’éloignement des centres. Il n’invalide pas pour autant toute option d’espaces ouverts, collaboratifs et adaptés à des attentes en évolution pour un travail de plus en plus mobile et coopératif.

L’espace de travail est partout présent dans le système de management. S’agissant des bureaux, il y a bien une relation, mais pas de modèle, et cela d’autant moins que dans la pensée industrialiste dont nous héritons, les fonctionnalités techniques des bureaux se réduisent (dématérialisation, nouvelles technologies…).

Les tendances repérables depuis deux décennies au moins convergent vers des réalisations caractérisées par :

 

  • L’éloignement des centres vers les périphéries,
  • L’option de la location, gage de non adaptation a priori aux particularités du management ou des activités,
  • Une réduction des surfaces allouées individuellement, pour un meilleur ratio de m2/salarié, et pour dégager des m2 aux espaces collectifs (salles de réunions notamment),
  • La flexibilité et la modularité, un minimum de cloisons, des mobiliers standardisés et déplaçables,
  • Une banalisation des aménagements pour un travail devenu invisible.

 

L’open space s’impose partout comme une référence, avec des aménagements semblables quelle que soit la culture, les secteurs d’activité et les métiers, ou l’expression des attentes dans la logique industrielle et financière dominante, « there is no alternative » (TINA), selon la formule Thatchérienne. La location en trois-six-neuf ans de plateaux vierges proposés par des promoteurs, en périphéries qui s’éloignent, l’open space, le bench1 et le desk sharing2, les meubles standards forcément blancs agrémentés d’abats jours aux couleurs acidulées… ne connaissent pas d’alternative. Au-delà du hall d’accueil, des salles de direction et d’un effort de décoration (une signalétique) censés traduire la culture et la puissance de l’entreprise, les produits immobiliers et les espaces de bureaux se ressemblent de plus en plus, sans emporter ni adhésion, ni d’ailleurs de rejet violent.

Les impasses de la pensée industrialiste appliquée aux espaces de travail tertiaire

Un poste de travail tertiaire représente 15 à 20 % du coût salarial global. Ce n’est pas anodin. Quand il n’y a plus de marges de manœuvre sur les effectifs ou les salaires, comment gagner en productivité du travail ? Sur les bureaux ! Ce coût paraît d’autant plus élevé que ces bureaux sont de plus en plus « sous-occupés » ; ils sont « vides » de 30 à 60 % en moyenne du temps de travail. C’est au point que certains en viennent à considérer ces bureaux comme des vestiaires luxueux, une « rente indue ». Tel Gribouille qui se jette à l’eau pour éviter la pluie, certains voudraient promouvoir la modernité d’un travail sans bureaux. Après les entreprises « fabless » et en attendant les entreprises sans salariés, on comprend l’engouement récent des directeurs immobiliers pour le télétravail…

Au-delà des économies, il s’agit de faire de la place pour les besoins d’interactions et de réunions. Déjà, selon les métiers et les niveaux, 40 % du temps de travail peut correspondre à du travail en réunion. En tendance, le ratio d’aujourd’hui, 80 % d’espaces individuels/20 % collectifs pourrait bien s’inverser. S’il y a une chose que l’on vient encore chercher au bureau, c’est la rencontre avec les collègues (social office), c’est le travailler ensemble. Tout le reste peut se faire ailleurs, voire mieux ! C’est ainsi que la réduction du nombre de m2 dédiés à chacun se traduit par des gains limités au global. Malgré des surfaces dédiées à moins de 5m2 par personne, on peut constater des besoins qui restent de l’ordre de 18 m2 et plus de surface brute locative par occupant.

La limite de cette logique se trouve dans les conditions de travail, localisation incluse, avec des effets sur le rendement du travail et sur la santé, risques psychosociaux compris. La réduction des coûts s’opère de plusieurs manières (open space et densification, standardisation et modularité, recours au Facility Management…), mais l’essentiel se joue sur l’éloignement et au besoin, sur la réalisation des actifs immobiliers. En s’éloignant, ce qui suscite au passage de coûteux déménagements, l’entreprise profite de coûts locatifs ou de construction plus favorables, à condition évidemment de ne pas tenir compte des externalités négatives (saturation et allongement des temps de transport) et des défections plus ou moins discrètes des salariés refusant de suivre4.

Des opinions flottantes pour une posture fataliste/ réaliste des salariés

Le dialogue n’est pas équilibré. Face aux chiffres en euros des promoteurs et des directions financières, les managers opérationnels et les salariés sont démunis d’arguments lorsqu’il s’agit de mesurer la ressource immatérielle dont ils ont besoin en termes d’espace. Sociologues, gestionnaires, responsables des services généraux, space planer et architectes, syndicalistes et managers…, tous partagent cette difficulté5. De ce point de vue, le participatif des communicants et les enquêtes de satisfaction sont suspects. Sans doctrine préalablement construite, explicitée et partagée, la concertation est formelle, la négociation est sans objet. Face à ces lacunes, les enquêtes disponibles ne sont pas homogènes. Si certaines nous disent que pour 86 % des sondés, l’espace est « important » pour leur bien-être (enquête TNS/ Sofres pour Actineo, mars 2011), ou que 68 % (enquête Harris Interactive/ Gecina, mai 2011) des salariés se montrent plutôt satisfaits de leur espace de travail, d’autres (enquête AOS Studley/ Opinion Way de novembre 2009) soulignent que 44 % des salariés estiment celui-ci inadéquat6.

De fait, les fonctionnalités techniques de l’espace nécessaire au travail informationnel (un plateau, un fauteuil, un ou deux écrans, une alimentation électrique et une connexion wifi…), sont de moins en moins exigeantes en localisation et en surface. On peut désormais les trouver chez soi, dans des « immeubles mobiles » (le train par exemple), ou dans des « tiers lieux » ; gares, télécentres, cafés, hôtels…. Des enseignements se dégagent cependant. La localisation est le problème. S’il est une appréciation que connaissent bien les responsables immobiliers et services généraux, après un déménagement dans des locaux de bons niveaux et bien équipés, c’est celle-là : « Les bureaux, le bâtiment, les postes, ça va. Le problème c’est pour y arriver » ! Ensuite, l’attachement à des espaces appropriables reste fort, y compris pour la reconnaissance et leur traduction de la hiérarchie sociale, en même temps que le besoin d’espaces collectifs croît. Enfin, les directions des entreprises, comme les managers et les salariés, ont des difficultés pour exprimer leurs besoins. Le dernier mot revient alors aux financiers (qui gardent leurs bureaux), calculettes en main.

Les open space et ces foutus Français qui n’en veulent pas !

Il y a bien une prévention française à l’encontre des open space, que les consultants traitent de « résistances » et soignent par les « courbes de deuil », avec de la communication et du pseudo participatif. En Europe du Nord, en Grande Bretagne, au Japon, en Australie et aux Etats-Unis, on n’observerait pas ces réserves. Elles sont notamment exprimées régulièrement en France par les syndicats de salariés (eux-mêmes souvent pauvres en arguments) via des CHSCT désormais bien armés par la jurisprudence. Elles sont telles que dans la fonction publique, obtenir une densification en généralisant des bureaux à deux ou trois personnes, mais toujours cloisonnés, semble être en soi une bien piètre victoire. C’est en pratique la pire des solutions. L’espace de chacun est alors réduit, dans des bureaux « couloirs » à la Brazil, souvent vides, mais portes fermées… On peut bien sûr se plaindre de ces « foutus Français qui n’en veulent pas », preuve d’un évident archaïsme culturel. Outre le mépris, l’argument est vain. Sur la banquise il y a des pingouins, et en France, il y a des Français !

Cela ne fait pas pour autant du « bureau cellule » LA solution. Cette option est presque aussi récente que les « bureaux paysagers », une invention allemande7. L’enquête Actineo TNS/Sofres (2011, déjà citée), avec un effort de typologie, fait ainsi apparaître que 14 % seulement des salariés sont dans des « bureaux ouverts ou paysagers », 40 % travaillent encore dans des bureaux individuels et 41 % dans des « bureaux collectifs ». D’un côté, le bureau individuel n’est pas un acquis français comme le camembert ou le bordeaux. De l’autre, l’open space n’est pas la majorité des cas. L’argumentation en défaveur del’open space sur le bien-être et les risques psychosociaux n’a pas plus de sens en généralité8. Nous ne connaissons pas d’études fondées qui prouve cela, ni le contraire. Les argumentaires en faveur des open space promoteurs de convivialité, de transparence, d’équité et de communication facilitée ne sont que des métaphores. Leur rejet a priori et systématique, hormis au nom des nuisances qu’il est possible de traiter par l’insonorisation, l’organisation visuelle et les volumes, n’a pas plus de fondement. Il n’y a pas plus et pas moins de potentiel de bien-être au travail, du fait d’un choix d’aménagement en espaces ouverts ou au contraire en bureaux individuels et collectifs, cloisonnés, dont la densification peut être insupportable également.

Le lien entre l’espace, le bien-être et la performance n’est ni direct, ni même repérable dans le sens habituellement désigné. L’espace n’est pas suffisant au bien-être (des salariés) et ce n’est pas non plus le bien-être des salariés qui est la condition de la performance des entreprises. C’est sans doute dommage, mais si cette relation était avérée, les entreprises s’en préoccuperaient depuis longtemps. Par contre, la performance, l’expérience réussie d’un travail de qualité et bien fait, utile et pertinent lui permettant de s’exprimer… est un opérateur de bien-être et de santé. Les salariés français sont à la fois parmi les plus attachés à la valeur travail et parmi les plus productifs au monde. Plutôt que de chercher à changer leur culture (pour en faire des Chinois ?), on doit se demander si ce ne sont pas ces open space standardisés, dans des ensembles pharaoniques (phalliques ?) en banlieues, difficiles d’accès et alignant les salariés en stabulation…, qui ne sont pas adaptés à ces hauts niveaux de productivité et d’attachement à la réalisation de soi au travail9 qui caractérisent la culture française.

Des espaces pour un travail qui mutent vers une logique de performance servicielle

La non mesurabilité de la production immatérielle est évidemment une des raisons des difficultés d’investissement sur l’espace10. Par différence avec les activités industrielles, l’engagement productif des travailleurs intellectuels de tous niveaux pour la production immatérielle n’est pas d’abord affaire de lieux de travail. Certes, la présence sur le lieu de travail mis à disposition par l’employeur reste un moyen du contrôle hiérarchique de la subordination. Certains open space d’entreprises pourtant high tech, affectant la « coolitude », souvent récents et parfois peuplés de jeunes (casques sur les oreilles !), sont toujours pensés et vécus avec cette arrière-pensée11. Dans l’industrie, l’organisation des processus connaît une traduction fonctionnelle spatiale lisible. Le poste est situé dans un process, la présence au poste traduit approximativement l’effectivité du travail. Dans les bureaux, l’open space est la traduction du taylorisme et de la pensée industrialiste paresseusement appliquée au tertiaire.

Dans les activités intellectuelles et servicielles, les processus sont interactifs et la seule présence au bureau ne suffit plus à garantir une activité et encore moins sa pertinence12. Elle n’est pas l’assurance d’une coopération avec ses collègues et avec ses chefs, lesquels peuvent résider dans un autre bâtiment ou à l’autre bout de la planète. Avec la montée en abstraction du travail, l’engagement subjectif et la compétence supposent même souvent d’être mobilisés ailleurs qu’au bureau, au contact des clients par exemple. Les bureaux ne disparaîtront pas en tant que ressource organisationnelle productive, mais ils changent de registre ; moins de mètres carrés dédiés individuellement, plus d’espaces collectifs (de réunions notamment), de proximité, de connectivité, de mobilité et de qualité de lien social. Selon une métaphore empruntée à un auteur américain, si le village figure une caractéristique de l’entreprise industrielle, la gare de chemin de fer pourrait bien illustrer certaines entreprises postindustrielles en devenir.

Des aménagements inspirés d’espaces ouverts de type Flex Office (ou Activity Based Concept) dont on connaît quelques réalisations en Belgique (non francophone), en Hollande ou en Australie sont des pistes pour des innovations susceptibles de combiner des espaces attractifs avec des évolutions d’organisation et de management en rupture avec le taylorisme et ses open space classiques à l’anglo-saxonne.

Le siège ergonomique, la salle de réunion, le plateau et ses écrans sont « l’établi » du travailleur intellectuel. C’est un espace fonctionnel élargi aux espaces collectifs, aux circulations, à la convivialité et aux rencontres. L’accès à des capacités de calcul, de traitement, de connexion et l’accès à l’information sont ses « outils ». Ses liens sociaux, faits de proximité à des collègues et à des réseaux internes et externes à l’entreprise alimentés de mobilités, sont ses « procédures ». Sous conditions de coopération exigeant la confiance, le collectif de travail est sa « machine ». Les espaces de travail et leur localisation ont une influence certaine sur la performance servicielle, mais sans modèle. La gestion technique et symbolique de l’espace conditionne la coopération, la compétence, l’innovation et l’œuvre collective. C’est en ces termes qu’il faut aujourd’hui concevoir les cahiers des charges ; des innovations de rupture, pour une performance d’usage de la ressource espaces. Des bureaux pour une qualité accrue du travail ne peuvent se penser que de manière congruente avec des innovations d’organisation et de management.

1 : Quatre et huit postes ou plus, alignés côte à côte sur un meuble « à poutre unique », par module de 80 à 140 cm, se faisant face en vis-à-vis masqués par les écrans, à la perpendiculaire des sources lumineuses naturelles.

2 : Principe d’allocation des espaces individuels de travail non dédiés. Chacun s’installe où il peut, accompagné de son caisson, sur un poste disponible qu’il doit libérer de toute trace ensuite (Clean desk policy).

4 : Dans le cas d’un déménagement récent d’une banque vers la proche banlieue parisienne, officiellement, tous les salariés concernés ont suivi et sont satisfaits (des locaux), selon d’autres sources, 20 % des salariés ont refusé.

5 : Saluons ici l’initiative du Space Planer Génie des Lieux qui organise en 2014 pour la cinquième année consécutive des rencontres et publie chaque année un guide Génie des Lieux Editions-www.geniedeslieux.fr.

6 : A voir absolument, pour ces données comme sur l’ensemble de l’ouvrage : Performance au travail. Et si tout commençait par les bureaux ? Alain d’Iribarne, l’Observatoire Actineo de la qualité de vie au bureau, Editions Italiques, 1er trimestre 2012.

7 : Pour un retour sur l’histoire, Danielle Schronnen, « Le management à l’épreuve du bureau », Editions l’Harmattan, Logiques de gestion, 2003 (pp 25-125), pour des visuels, Elisabeth Pelegrin Genel, Espaces de bureau, Le Moniteur, Collection 25, 2006, et la Revue Office et Culture, Editions Charles Foster.

8 : Voir notre article dans l’AEF Info, « Le bien être au travail est-il une condition de la performance ? », publié le 24 février 2011 et « Et si la performance était source de bien-être ? », Expansion Management Review, n° 141, Juin 2011.

9 : Dominique Meda et Patricia Vendramin « Réinventer le travail », PUF, août 2013.

10 : Voir AEF Info Doct n° 249117 publié le 17 novembre 2009, avec Christian Kostrubala « Open space : être ou ne pas être ensemble au bureau ? ».

11 : Alexandre des Isnards et Thomas Zuber « L’open space m’a tuer », Hachette Littératures.

12 : Baron X., 2012, La performance collective. Repenser l’organisation des travailleurs du savoir, Editions Liaisons.

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