Lois nationales, actions locales

L’Italie entre retard et innovation
Année 2004 - Revue n°408

Qui s’interroge sur le thème de l’égalité professionnelle dans le monde du travail italien est rapidement amené à s’intéresser au fameux « plafond de verre » qui en politique comme en entreprise empêche les femmes de parvenir jusqu’au sommet. Il existe à cet égard un écart sensible entre l’Europe du nord et les pays méditerranéens. Songeons que presque la moitié des députés suédois sont des députées ! L’Italie, elle, est en retard : tant dans la vie publique que dans les entreprises, les femmes peinent encore à gravir les derniers échelons. Les raisons en sont variées, des stéréotypes culturels à la difficulté bien réelle de concilier travail et vie de famille. Mais la raison économique et des incitations financières ont pu amener les entreprises à jouer le jeu d’une pleine intégration.

C’est dans un climat d’incertitude, à l’ombre de la récession, qu’ont été votées les leggi delle donne (les « lois des femmes »), qui ont traduit dans les normes juridiques le principe d’égalité « sans discrimination de sexe » affirmé par la Constitution italienne.

Le cadre légal, des années 70 à aujourd’hui

La réforme du droit de la famille, en 1975, a consacré l’abandon d’une conception patriarcale et hiérarchique, en mettant l’accent sur l’autonomie des femmes et leur droit à disposer d’elles-mêmes.

Cette évolution se poursuit en 1977 avec la loi sur le divorce et la L. 903 sur la parité de traitement entre les hommes et les femmes. En 1978 est votée une loi sur l’avortement, avec laquelle s’achève l’âge d’or des leggi delle donne.

Les années 1980 voient les femmes italiennes, enfin considérées par la loi comme des citoyennes à part entière, entrer en masse dans le monde du travail. La scolarisation des filles progresse notablement, de même que le pourcentage de femmes salariées, ce qui au final leur offre les conditions d’une véritable émancipation économique. Le travail, notamment à travers les réseaux syndicaux, a joué à cette époque un rôle central dans les luttes féministes. Le débat tourne alors autour du double rôle des femmes, qui en plus de leur activité professionnelle continuent d’assumer l’essentiel de l’éducation des enfants, et, chose tout aussi importante en Italie, de s’occuper des personnes âgées.

Quel fut le rôle des syndicats dans ce contexte ? Des actions concrètes ont été menées, des propositions ont été faites sur la nécessité de retrouver du temps pour soi : accords sur la flexibilité des horaires, le temps partiel, la récupération. La loi fondamentale L.53, votée en 2000, cherche à promouvoir le partage des tâches au sein de la famille, pour rompre avec la culture traditionnelle de la division des rôles. Il n’est certes pas facile, dans un pays encore très attaché à ses traditions, de faire ainsi évoluer le modèle familial. Les faits et les chiffres sont parlants : les femmes italiennes sont en Europe celles qui travaillent le plus, si l’on comptabilise à la fois les tâches domestiques et l’activité professionnelle ; quant aux hommes italiens, ils détiennent un aussi triste record, celui des Européens qui passent le moins de temps à jouer avec leurs enfants.

Citons encore quelques lois, pour achever ce bref panorama de la législation : la L. 125-91, sur les actions positives et sur la progression des carrières, la L. 215-91, sur les actions positives en faveur des entrepreneuses, la L. 328-2000, enfin, qui réglemente l’assistance. Ces lois fondent divers organismes et institutions consacrés à l’amélioration de la condition féminine : Commission pour l’égalité des chances, à la Présidence du Conseil, Comité pour l’égalité des chances, au ministère du Travail.

Sur les trois dernières années, en Italie et dans une moindre mesure dans l’Union Européenne, l’emploi a connu une évolution plutôt favorable, avec une croissance qui concerne aussi bien les hommes que les femmes. En Europe, les femmes arrivent en tête en ce qui concerne les nouveaux postes de travail, en particulier dans les secteurs de la haute technologie et dans ceux qui requièrent un haut niveau de compétences. Le taux de chômage a baissé, et chez les femmes il est passé pour la première fois sous la barre des 10 %.

En Italie, les femmes occupent aujourd’hui 37 % des emplois, avec un pic de 44 % dans les services. En gros, sur 10 actifs, 4 sont des femmes. Même si ces chiffres sont encourageants, le taux d’activité des femmes reste bien au-dessous de la moyenne européenne, et sensiblement inférieur à celui des hommes. Une étude récente montre que seules 41,9 % des femmes ont un travail salarié, contre 72 % au Danemark. Le pourcentage est encore plus faible en ce qui concerne les dirigeants et les cadres, alors même que le niveau d’études des femmes s’élève constamment.

Comment comprendre cette situation, qui voit des femmes toujours mieux formées, plus cultivées et intégrées se voir offrir des postes inadaptés à leur CV ? Pour cela, il nous faut entrer un peu plus dans les détails.

Risques et avantages de la flexibilité

Depuis le tournant de la nouvelle économie, qui a fait émerger des formes de travail atypiques, l’exigence de flexibilité a contribué à ouvrir aux femmes les portes du marché du travail, même si le phénomène est plus sensible au Nord et au Centre qu’au Sud du pays. Mais sommes-nous en face d’une réelle opportunité de s’insérer dans le monde du travail et de construire des carrières, ou les femmes ne risquent-elles pas au contraire d’être marginalisées et piégées dans un deuxième cercle du travail, précaire, souterrain, et sous-rémunéré ?

Dans le Livre blanc publié par le ministre Maroni pour esquisser sa réforme du travail, le chapitre consacré aux femmes parle de « salaire complémentaire », terme révélant une vision archaïque et réactionnaire du rôle des femmes, niant de fait leur autonomie et les ramenant à une position subalterne par rapport aux hommes. Le programme, très précis, vise en fait à démanteler la législation existante, et avec elle le processus concret d’intégration des femmes dans le monde du travail. Nous avons, on le voit, un vrai gouvernement de droite !

Etant donné la fragilité de l’équilibre actuel entre une législation égalitaire et des pratiques réelles plus discriminatoires, ce projet de réforme risque d’approfondir le fossé entre les hommes et les femmes, en maintenant celles-ci à la marge du monde du travail. Le risque est en effet de voir les femmes subir une plus grande discrimination lors de l’accès au monde du travail, puis dans leurs carrières. Cette discrimination, elle se jouera d’abord dans les catégories les plus fragiles, chez les femmes les moins diplômées et celles qui vivent dans les régions les moins dynamiques ; mais tout se tient, le risque est élevé de voir ce mouvement vers le bas toucher celles qui sont déjà insérées dans le monde du travail : ce seront alors les salaires et les possibilités de carrière qui seront touchées.

La question du plafond de verre peut ainsi être comprise à la fois par le haut, comme on le fait habituellement, et par le bas, avec ce poids des catégories les moins favorisées qui perpétue une culture inégalitaire. Mais on peut aussi voir les choses autrement : en concentrant les efforts sur ce niveau, on peut espérer tirer l’ensemble des femmes vers le haut.

Le problème n’est pas seulement italien, comme l’a bien montré une enquête récente de la Commission Européenne. Où qu’on se trouve, les femmes sont très peu présentes sur les postes à haute rémunération. Une des clés de cette situation semble se trouver dans le passage fréquent des femmes au temps partiel, dans les années où elles doivent s’occuper de leurs enfants – ce qui pose aussi la question de la répartition du travail domestique, notamment dans les pays latins. Le temps partiel infléchit à la fois les courbes de carrières et celles des rémunérations.

Tisser un filet de sécurité et d’opportunités

L’enquête le fait clairement apparaître : il faut tisser autour des femmes un filet de sécurité et d’opportunités qui garantisse leur accès au marché du travail, la stabilité de leur emploi, et leur droit à la formation continue, éléments clés si l’on veut atteindre une vraie parité en matière de salaires et d’opportunités de carrière. L’objectif est ambitieux, mais raisonnable ; il peut être atteint si le gouvernement italien travaille enfin à mettre en application les directives, en écoutant l’Union Européenne qui l’exhorte régulièrement à réaliser le Programme social européen pour le travail rédigé dans le sillage du Traité de Nice.

Les syndicats ont pu jouer un rôle actif dans la mise en application des « lois des femmes », et en particulier de la loi 125/91 et de la 53/2000, qui portent sur les congés parentaux et le temps de travail. L’une et l’autre ont été accompagnées par les précédents gouvernements d’instruments économiques destinés à financer l’action positive et la flexibilité ; mais leur mise en pratique dans les entreprises reste encore pourtant trop faible. Sur le plan opérationnel, en revanche, chaque fédération syndicale s’est engagée dans des projets, à travers des accords intégrés.

Par exemple, les représentants syndicaux du secteur des transports, répondant à un avis de la Province de Gêne qui prévoyait une étude de faisabilité pour l’action positive, s’est lancée en 2002-2003 dans un projet pilote réunissant quatre entreprises moyennes de Ligurie, travaillant dans les transports publics urbains, maritimes, et les croisières touristiques. Baptisé « Buon Lavore 2003 », le projet a réuni 300 salariés, encadrés par le syndicat, des représentants des entreprises et des institutions. Quatre actions distinctes ont été développées, sur la base de rencontres et de réunions, afin de lancer des pistes. L’entreprise de transports ALI (une filiale de l’Azienda Mobilità Trasporti) a par exemple développé une charte de valeurs centrée sur des thèmes comme la conciliation des temps de vie et du temps de travail, avec comme objectif affiché d’accroître la productivité en augmentant la motivation et l’investissement des salariés.

La tendance générale est allée à l’enrichissement des services de proximité, avec par exemple les crèches d’entreprise. Les entreprises sont prêtes à investir, ou à utiliser les fonds publics italiens européens mis à leur disposition (L.125, L.56, FSE), en échange d’un retour plus rapide des salariées en congé de maternité ; elles se sont rendu compte qu’une mère sereine est aussi une collaboratrice plus efficace…

Sur le terrain, les choses avancent, même si l’on voit bien que les entreprises s’engagent moins par conviction que par intérêt. Il reste difficile, cela dit, de prédire les développements futurs de l’émancipation des femmes italiennes. La récente loi L.30-2003 (loi Biagi) et le décret 276/2003 ont ainsi suscité des controverses, et sont généralement vus comme un moment d’arrêt dans un mouvement à présent presque trentenaire.

Mais ce que l’idéologie peine à admettre, l’économie peut l’imposer. Je terminerai en citant la Commissaire européenne Anna Diamantopoulou, qui affirme qu’« on peut transformer rapidement et structurellement les marchés du travail européens en une économie dynamique, fondée sur la connaissance : et les femmes sont au premier rang des emplois créés dans ce domaine. L’objectif est de faire de l’Europe, à l’horizon 2010, le lieu le plus compétitif et le plus solidaire dans lequel on puisse vivre et travailler. » Pour cela, il faut une politique sociale qui aide les femmes à trouver le temps de s’engager dans le travail. Il faut donner de l’espace aux mesures en faveur des femmes, ce qui peut passer par des quotas dans les listes électorales, des actions pour développer l’emploi féminin, et des investissements sociaux en faveur de l’école et de l’assistance familiale. Cela suppose aussi, pour nous, de jouer la solidarité féminine et de ne pas céder sur nos droits. Les syndicats ont leur rôle à jouer, ici, en contribuant à tisser un filet de protection et d’opportunités qui garantisse l’accès des femmes au marché du travail, la stabilité de leurs parcours, et qui leur permette de mettre vraiment en pratique leur droit à la formation.

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