REGARDS SUR LES ENTREPRISES DE NOUVELLES TECHNOLOGIES AUX ETATS-UNIS

Année 1999 - Revue n°389

Danièle Rived nous raconte ce qu’elle a vu des entreprises de nouvelles technologies aux Etats-Unis.

Les grandes entreprises de fabrication de téléphones ou d’ordinateurs fonctionnent selon le principe du « zéro stock ». Quand le client commande un appareil et le paye par carte de crédit, l’entreprise enclenche le processus de fabrication de l’objet avec les options et caractéristiques demandées. La livraison est faite dans des délais très brefs (vingt-quatre ou quarante-huit heures). Dans ces entreprises en flux tendu, les salariés n’ont pas d’horaires pré-établis : selon le nombre de commandes passées, la journée de travail pourra être de six ou de quinze heures. Le personnel de production, plutôt jeune, masculin et blanc, travaille dans des locaux modernes, propres et exigus, reçoit un salaire, des prestations sociales et a droit à des stock options. C’est ce salariat efficace et enthousiaste qu’on nous montrait. En syndicaliste fouineuse, je suis allée voir un peu plus loin et j’ai constaté qu’il n’y avait pas qu’eux qui travaillaient sur place. Derrière un rideau, il y a des noirs et des hispanophones qui assurent la manutention, l’emballage et le transport dans des conditions qui paraissent invraisemblables à des Européens. Appartenant à une entreprise de sous-traitance, ils ont des salaires très faibles et n’ont aucune protection sociale. Leur rêve est de passer un jour de l’autre côté du rideau mais il ne devient pratiquement jamais réalité.

Un discours messianique incantatoire

Quant aux jeunes gens employés par ces entreprises de haute technologie, ils disent être heureux de travailler dans ces conditions. Ils ne savent pas d’un jour à l’autre combien de temps ils vont rester à l’usine mais ils s’en moquent. Ils nous disaient ne pas vouloir de syndicats, car leur relation avec l’entreprise est une relation purement personnelle. Le matin, quand on ouvre son ordinateur, on trouve le bonjour de son patron. On a droit à quinze jours de congés payés, sur lesquels sont imputés les jours d’absence pour maladie. Mais régulièrement, le patron organise des fêtes pour tout le personnel de l’entreprise. Il y a un esprit messianique : on va tous réussir ensemble et devenir riches parce qu’on est les meilleurs. Nous avons entendu ce discours incantatoire dans toutes les entreprises de nouvelles technologies que nous avons visitées, que ce soit à Washington, à Dallas ou dans la Silicon Valley. J’ai été personnellement frappée par l’uniformité de la pensée, des comportements et des vêtements d’une entreprise high-tech à l’autre. En bas de chaque établissement, il y a une boutique où chacun peut acheter tee-shirts, chemises et stylos aux couleurs de l’entreprise. Tous ces gadgets sont semblables, ils ne sont différenciés que par la marque de l’entreprise, et les salariés les achètent, les portent. Ce n’est pas obligatoire, ça se fait. Mais on est libre ! La preuve, c’est que le vendredi est dress down : : ce jour-là on peut venir en jeans ou en short. Le discours sur la liberté est récurrent mais le mot d’égalité n’est jamais prononcé. Ce n’est pas dans le modèle américain. Une autre preuve de l’extrême liberté des salariés était apportée par le fait que chacun pouvait amener son chien dans l’entreprise. Parallèlement, quand un camarade a demandé s’il y avait des crèches, le maire de San Francisco a expliqué que c’était du ressort des entreprises et non de la municipalité et les responsables d’entreprise nous ont dit qu’avoir des enfants et travailler à San Francisco était incompatibles.

Individualisme et courtermisme

Le secteur des nouvelles technologies aux Etats-Unis vit dans l’instant. Il n’y a pas de passé, pas d’avenir. On n’investit que sur le court terme : les constructions sont modulables, transformables, démobilisables. Puisque personne n’a prévu il y a trente ans que San Francisco passerait du textile aux nouvelles technologies, ce n’est pas la peine d’essayer de savoir ce qui se passera dans trente ans. Il n’y a aucune réflexion à long terme, ni investissement collectif. Le métro de San Francisco est privé et fonctionne mal. Les rames passent de temps en temps, sans horaires fixes, les pannes sont fréquentes. Résultat, personne ne le prend, la compagnie perd de l’argent, elle n’investit pas. Tout le monde prend sa voiture et les embouteillages sont monstrueux, on met trois heures pour traverser la ville. C’est considéré comme le problème de chacun.

Qui vous connaît mieux que votre commerçant électronique ?

Le montant du commerce électronique double tous les six mois, les Américains achètent la nourriture, les vêtements, les livres à partir de leur ordinateur. Le commerce électronique, ce n’est pas seulement faire ses courses devant son ordinateur, c’est aussi être profilé par les commerçants et les banquiers. Quand vous vous branchez pour faire vos courses alimentaires, un message va vous suggérer une liste d’achats à effectuer, en fonction de vos habitudes et de vos commandes récentes. C’est pareil pour les libraires : la grande librairie électronique Amazon vous suggère les livres qui correspondent à vos centres d’intérêt habituels. Certains trouvent cela très pratique.

Comme le marché du commerce électronique aux Etats-Unis est proche de la saturation, ses promoteurs veulent s’implanter en Europe. Pour cela, ils veulent que les restrictions apportées par les législations nationales sautent. Et ils mènent un sacré travail de lobbying pour exporter leur modèle législatif.

Les Etats-Unis entendent exporter et pas importer : les cartes bancaires sont encore à bande magnétique, le téléphone fonctionne à l’antique, une fois sur deux on tombe sur une opératrice. Mais les Américains ne veulent pas de la carte à puce parce que ce n’est pas eux qui l’ont inventée.

Acheter l’innovation

Les entreprises ont besoin d’innover sans arrêt. Comme les grandes entreprises ne savent pas le faire, elles s’entourent, par le biais du capital-risque ou par rachat, de start up créatrices. On ne salarie pas des chercheurs, on achète l’invention quand elle est faite.

Un Français installé dans la Silicon Valley nous racontait le système des start up sous forme de fable : vous vous installez sous un arbre à dollars avec une idée, vous secouez l’arbre et vous attendez que le capital-risque vous tombe dans la main. Vous travaillez dur, vous gagnez beaucoup d’argent ou vous perdez tout. Si vous gagnez beaucoup d’argent, vous pourrez à votre tour devenir capital-risqueur. Vous grimpez dans l’arbre et vous faites tomber de l’argent sur la tête de ceux qui ont une idée. Et vous n’avez plus besoin de travailler : ce sont les jeunes inventifs qui travaillent pour vous. Car dans ces secteurs, on est vieux à trente ans. A trente-cinq ans, si on n’est pas « monté dans l’arbre », on va travailler dans un secteur traditionnel. On peut aussi retourner à l’université. Aux Etats-Unis, on accorde beaucoup plus d’importance qu’en Europe à l’expérience professionnelle, et moins à la formation initiale. Dans les secteurs des nouvelles technologies, on commence facilement à travailler à vingt ans. Plus tard, si le besoin s’en fait sentir, on retourne se former pour combler ses lacunes. Les Etats-Unis préfèrent les baroudeurs aux têtes d’œuf. L’échec est valorisant, quelqu’un qui a déjà échoué dans trois projets trouvera facilement du capital-risque, parce que l’on considère qu’il est persévérant et qu’il ne refera pas les mêmes erreurs.

Dans les start up, il n’y a pas de syndicat. On nous expliquait que ce type d’entreprise ne pouvait pas être normé, on y travaille pour devenir riche un jour. Le mythe du milliardaire qui a commencé dans son garage est très présent. Chacun se défonce à fond, ce n’est pas la hiérarchie qui décide, mais les nécessités du marché. Et puis les entreprises sont très éphémères.

Le syndicalisme classique est lié au salariat, dans l’échange lien de subordination contre protection sociale. En Europe, moins qu’aux Etats-Unis mais assez nettement quand même, la protection sociale est en baisse et le lien direct de subordination est remplacé par un système faisant intervenir donneur d’ordre et indépendants. Comment recréer du collectif ? Ce n’est pas évident. Cependant, des associations se sont montées récemment, qui font un travail proto-syndical et organisent par exemple des manifestations virtuelles sur Internet.

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