Retour sur l’exemple suédois

Les pères et le congé parental : l’égalité en marche ?
Année 2010 - Revue n°442

La Suède a instauré en 1974 un congé parental ouvert aux deux parents. Indemnisé à 80 % du salaire pour le parent bénéficiaire, il s’étend sur 16 mois, qui peuvent être utilisés par l’un ou l’autre parent avant les huit ans de l’enfant. Les pères suédois sont obligés de prendre deux mois de congé parental, le reste étant à l’appréciation de chaque couple. ils prennent aujourd’hui un peu moins du quart des jours de congé. Deux explications principales à cette proportion. D’une part, le droit au congé parental n’est pas individuel et il est transférable de l’un à l’autre adulte. D’autre part, dans les discours normatifs largement diffusés, l’investissement maternel est largement privilégié durant les premières années de l’enfant.

Aux yeux d’un public international, la politique familiale de la Suède suscite tantôt l’admiration, tantôt la curiosité.

Dès le début des années 1970 une idéologie d’égalité des sexes est officiellement adoptée au niveau politique, fondée sur le principe de la double émancipation, ce qui signifie une participation égale de la femme et de l’homme au revenu du couple, conjuguée à un partage égal des charges familiales et domestiques.

Autrement dit, les femmes s’émancipent par le travail salarié, et les hommes par la paternité active. L’objectif d’un engagement accru des pères dans la sphère familiale a nécessité un remaniement de la politique familiale dans son ensemble, afin d’offrir les possibilités concrètes pour les pères de s’investir dans la prise en charge des enfants. Il s’est concrétisé sur le plan législatif par l’instauration d’un congé parental en 1974, ouvert aux deux parents.

Parmi les objectifs associés à ce nouveau dispositif, l’égalité des sexes sur le marché du travail et dans la vie familiale et le bien-être de l’enfant occupent une place centrale1.

Un congé parental conçu comme une assurance parentale

A partir des années 1970, le couple parental bi-actif devient la référence pour la politique familiale. A ce titre, le congé parental incite les parents à exercer une activité professionnelle avant et après la naissance.

Les taux d’activité sont en effet élevés en Suède : 81 % des femmes sont actives (et 86 % des hommes) 2. Le congé parental a alors été conçu comme une assurance parentale : les parents actifs sont assurés contre une éventuelle perte de revenu liée à l’arrivée d’un enfant. Le niveau d’indemnisation est d’ailleurs calqué sur celui de l’assurance maladie, soit 80 % du revenu du parent bénéficiaire, jusqu’à un plafond d’environ 2960 euros par mois.

Cette allocation parentale peut être perçue pendant 390 jours, puis 90 jours supplémentaires sont indemnisés par un faible montant forfaitaire.

La durée totale du congé s’étend donc sur 16 mois, mais les possibilités d’usage sont souples et les parents disposent de leurs 480 jours à la carte : ils peuvent combiner le congé avec un emploi à temps partiel, le prendre tous les deux à mi-temps, ou encore réduire le nombre de jours hebdomadaire indemnisés tout en étant en congé à plein temps, afin de prolonger la durée totale, qui peut ainsi facilement atteindre deux ans. Ces jours d’allocation peuvent être utilisés jusqu’aux huit ans de l’enfant.

Outre le congé parental, l’assurance parentale comporte deux autres possibilités pour les pères de s’occuper de leur enfant contre rémunération : un congé pour enfant malade de 60 jours par enfant et par an est offert aux parents, également rémunéré à 80 % du salaire et un congé occasionnel à la naissance d’un enfant de dix jours, à prendre durant les deux premiers mois suivant la naissance.

Ce dernier est en réalité l’ancien congé de paternité, ou l’équivalent de ce qui existe en France pour les pères qui viennent d’avoir un enfant. En Suède, le droit à ce congé a été étendu depuis 2002, pour concerner aussi la personne qui vit avec la mère, quel que soit son sexe. Dans le cas d’une mère vivant seule, une personne de son choix peut en bénéficier.

Pour bénéficier de l’allocation parentale proportionnelle au salaire, il suffit d’avoir exercé une activité rémunérée au moins 270 jours avant la naissance.

Cette allocation est imposable et ouvre droit aux congés annuels et aux points retraite. Pendant la période du congé, la sécurité de l’emploi est garantie.

Les pères en congé parental : quelques chiffres

L’Office National de la Sécurité Sociale fournit chaque année des données sur l’utilisation des jours de congé selon le sexe.

Plusieurs façons de mesurer la participation des pères sont possibles, le graphique ci-dessous donne la proportion de jours de congé prise par les pères depuis 1974. On constate que les pères participent aujourd’hui un peu plus qu’avant : leur part parmi l’ensemble des jours indemnisés augmente régulièrement. Il n’en reste pas moins que comparés aux mères leur rôle est secondaire : en 2009, les pères avaient utilisé 22,3 % des jours de congé. Par conséquent, les mères assument 77,7 % des congés parentaux !

Quant au congé pour garder un enfant malade, la répartition est un peu plus égalitaire, puisque les hommes utilisent 35 % des congés indemnisés. Toutefois, s’il s’agit d’un congé possible de 60 jours, les parents utilisent, en moyenne 6,5 jours, ce qui signifie que les hommes gardent leur enfant malade pendant 2 à 3 jours par an seulement3.

L’instauration d’un congé parental de longue durée a eu un impact considérable sur les normes éducatives - et par là sur les comportements parentaux - puisque l’idée que l’enfant doit être gardé exclusivement par ses parents durant un an ou deux, suscite un très large consensus4. Il a donc largement contribué au modèle d’arrangement de la vie familiale qui s’est développé ces dernières décennies : les deux parents travaillent à plein temps jusqu’à la naissance du premier enfant.

Une période de congé parental, d’environ un an et demi, s’ensuit, où le père n’utilise qu’un mois, et à la fin de ce congé, la mère réduit son temps de travail, généralement jusque ce que le dernier enfant commence l’école. La conséquence directe est évidemment un moindre engagement professionnel de la mère pendant plusieurs années.

On comprend alors que la participation des pères aux tâches parentales constitue un enjeu central du congé parental et un sujet de débats politiques. Si les pères ne peuvent pas (ou ne veulent pas) prendre leur part de ce congé, les mères, elles, le font, car elles n’ont pas le choix : les structures d’accueil ne reçoivent pas d’enfant de moins d’un an.

Comment inciter les hommes à prendre leur part du congé parental ?

Comment faire pour atteindre l’égalité dans la parentalité ? A l’origine, le choix a été fait de laisser les parents choisir librement la répartition du congé parental entre eux, mais il s’est vite avéré que cette possibilité théorique n’a pas eu les effets escomptés. Les mesures qui ont été mises en place pour augmenter le congé parental des hommes correspondent à différentes logiques. D’abord, des campagnes d’information et de sensibilisation, destinées aux pères, menées principalement par les caisses d’assurance5. Elles envoient, par exemple, chaque année des lettres à tous les pères pour leur rappeler combien de jours d’allocation il leur reste et la date limite pour en bénéficier.

Mais leur principale forme d’action est la diffusion d’informations sur les droits du père en matière de congé et des campagnes publicitaires.

Le contenu de ces programmes de sensibilisation souligne les effets positifs pour l’enfant comme pour le père. Dans une de ces brochures d’information on peut lire, entre autres, que s’occuper d’un enfant augmente les capacités sociales et relationnelles ou encore qu’être en congé parental développe le sentiment paternel6. On cherche à séduire les pères en vantant les effets bénéfiques pour le père lui-même.

Une mesure plus contraignante est votée en 1995 : une partie de ce congé - 30 jours - a été réservée pour le père, donc non transférable à la mère. Et depuis 2002, la durée non transférable est doublée à deux mois, soit 60 jours. Malgré cette « contrainte » un quart des pères n’utilisent pas du tout leurs jours de congé. Le graphique ci-dessus laisse croire à une hausse lente mais constante du congé des pères sur toute la période mais en réalité, la hausse ralentit. Le syndicat « des cols blancs » - TCO - explique dans un rapport7 analysant les statistiques officielles du congé que si la part des pères augmente au même rythme que maintenant, l’égalité parfaite sera atteinte dans 211 ans !

La dernière réforme de l’assurance parentale pour inciter les pères à prendre un congé parental date de 2008 : il s’agit d’un bonus, donné sous forme de réduction fiscale, d’un montant maximal d’environ 300 euros mensuel, pour les couples qui partagent équitablement le congé parental. Avec ce bonus, les pratiques parentales égalitaires sont fiscalement encouragées. Cette réforme a le mérite d’innover en matière de rapports de genre. La Suède a opté depuis longtemps pour un système d’imposition séparée pour les couples mariés, et ce sont les femmes qui bénéficient d’une réduction fiscale si les hommes prennent la moitié du congé. L’idée étant qu’en créant un réel avantage financier pour femmes, leur pouvoir de négociation augmenterait, et par là la participation des pères. Il est cependant trop tôt pour connaître les effets de cette réforme.

Egalité des sexes versus intérêt de l’enfant

Les pères suédois prennent moins d’un quart du congé parental et laissent donc aux mères les trois-quarts. Compte tenu des objectifs ambitieux en termes d’égalité des sexes et aux efforts constants de la part des pouvoirs politiques, faut-il parler d’échec du dispositif suédois de congé parental ? Et comment interpréter la résistance des hommes ? Voici quelques éléments de réflexion.

D’abord, les mesures de conciliation telles que le congé parental qui impliquent, temporairement, un moindre engagement professionnel, traduisent, en réalité, une autre préoccupation politique ; le bien-être de l’enfant.

Celui-ci dépend, dans les discours normatifs largement diffusés, de l’investissement parental durant les premières années.

Ces discours, émanant des autorités politiques et appuyés sur divers spécialistes de l’enfance, conduisent à une forte homogénéisation des comportements et des valeurs relatives à la petite enfance, qui semblent donc peser particulièrement sur les mères. Principales responsables de l’éducation et des soins aux enfants, être une « bonne mère » n’a pas la même signification qu’être un « bon père ». Ainsi, le congé parental cristallise et amplifie le conflit entre deux priorités politiques, qu’il était pourtant censé concilier : l’égalité des sexes et l’intérêt de l’enfant. Cette première passe par l’activité professionnelle des femmes, tandis que la seconde nécessite la présence parentale. Dans la réalité, et conformément aux normes sociales en vigueur, il n’y a pas de compromis possible pour les mères entre leur engagement dans la vie active et leurs contraintes familiales. Le partage équitable du congé entre les deux parents aurait pu être une solution, mais celui-ci ne s’est pas réalisé.

Puis, la loi sur le congé parental a été formulée en termes de droits, et non de devoirs, ce qui a effectivement conduit à une égalité formelle.

Laisser aux parents le soin de décider leur usage du congé parental, et s’attendre à un partage égal, signifie également qu’on les considère comme égaux en termes de ressources et de pouvoir de négociation, alors que les inégalités flagrantes dans le monde du travail sont connues depuis longtemps. Alors, naïveté ou hypocrisie de la part des législateurs ?

Si l’égalité des parents face aux charges parentales est la norme adoptée en politique, notamment à travers le dispositif du congé parental, ce principe était, à l’époque et encore aujourd’hui, loin de faire l’unanimité dans l’opinion publique. L’objectif de la paternité active a donc entièrement reposé sur le volontariat, accompagné de quelques campagnes d’information destinées aux pères.

Or, si le but recherché de l’assurance parentale était une répartition juste et équilibrée entre les parents il aurait fallu se donner l’objectif d’une égalité des résultats, ce qui aurait nécessité un remaniement complet de la législation actuelle, et l’instauration d’un droit au congé parental individuel, non transférable.

1 : Selon le rapport final de la Commission des spécialistes ayant étudié la question du congé parental : SOU 1974.

2 : Statistics Sweden, Pa tal om kvinnor och män, 2010.

3 : Statistics Sweden, Children Today – Describing children’s living conditions based on the ”Convention on the Rights of the Child”, 2009,

4 : Brachet Sara, Genre, parentalité et congé parental en Suède, thèse de sociologie et démographie sous la direction de Maria E. Cosio, Paris, Université de Paris X – Nanterre, 2004

5 : Les Caisses d’Assurances locales gèrent toutes les prestations relatives à l’assurance maladie et à l’assurance parentale.

6 : Försäkringskassan, 1999,

7 : TCO, Pappaindex 2007

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