Syndiquer les jeunes

Voies et enjeux du développement
Année 2004 - Revue n°409

Si les actions de développement vers les jeunes salariés sont une priorité de la CFDT, c’est d’abord une question de représentativité. Alors que 21% des salariés ont moins de 30 ans, cette génération est notoirement sous-représentée dans les organisations syndicales. Si elle ne laisse pas d’être sensible à certains des thèmes que nous portons, elle semble souvent réticente à s’engager durablement. Cela pose la question du renouvellement des équipes militantes, car les baby-boomers vont être nombreux à quitter leur emploi dans les dix prochaines années. L’arrivée de nouveaux adhérents est donc souhaitable à bien des égards : il s’agit de faire vivre nos structures, et ainsi de perpétuer notre histoire ; mais aussi d’enrichir et d’affiner notre regard sur le travail, afin de continuer à réfléchir et à agir au plus près des attentes des salariés.

Les chiffres sont éloquents : 8% de nos adhérents ont moins de 30 ans, 64% ont entre 30 et 50 ans, 28% ont plus de cinquante ans.

Les paradoxes de la désyndicalisation

On peut y lire, bien sûr, une métamorphose des structures du salariat, qui induirait celles du militantisme : il est plus simple d’être syndiqué quand on a un CDI, et que l’on ne passe pas de contrats d’intérim en CDD. Les populations les plus fragiles, celles mêmes qui auraient vocation à unir leurs forces pour mieux se défendre, vivent aujourd’hui des débuts de parcours pour le moins chaotiques, avec des interruptions fréquentes et un statut incertain.

Le terme de précarité est sans doute simplificateur, notamment chez les cadres, car il existe aussi dans cette génération une aspiration au changement, sans parler des logiques de promotion qui font de la mobilité externe un indéniable accélérateur, tant en ce qui concerne les salaires que les postes. Mais il faut se rendre à l’évidence : la valorisation par une certaine presse du changement fréquent d’entreprise ne doit pas faire oublier les vraies galères vécues par ceux qui ne sont pas rentrés dès le début dans la course au succès.

Si les jeunes cadres ne sont assurément pas les plus à plaindre dans leur génération, il ne faut pas oublier les clivages qui distinguent ceux qui sont passés par les grandes écoles et les autres. A cet égard, la mul-tiplication des écoles de commerce et des écoles d’ingénieurs ne doit pas faire illusion : elle ne s’est pas traduite par une croissance simultanée du nombre des cadres, de la même façon que les nombreuxdiplômés de l’université d’aujourd’hui ne sont pas assurés d’un poste à la hauteur de leurs espérances. Pour les uns comme pour les autres, les débuts sont marqués par la crainte et bien souvent l’expérience du chômage, l’incertitude du statut, et une certaine tendance à jouer sa carrière quand on décroche enfin un emploi.

Cette difficulté se retrouve chez les jeunes qui souhaitent devenir fonctionnaires, avec des concours dont le côté sélectif est sans doute souhaitable pour la qualité des recrutés, mais laisse du monde sur le carreau. A tout le moins, il est fréquent de devoir passer et repasser un ou plusieurs concours avant de décrocher le sésame ; et l’organisation du marché interne de l’emploi dans les fonctions publiques amène souvent les jeunes fonctionnaires à connaître deux ou trois affectations avant de pouvoir se fixer dans une région ou un poste donné.

Qu’on soit dans une dynamique de succès ou au contraire dans la hantise de l’échec, qu’on choisisse la mobilité ou qu’on la subisse, l’idée de militer dans une organisation syndicale n’apparaît pas comme une évi- dence, dans ce contexte d’incertitudes et de ruptures. Militer est aussi un investissement. Cela demande un sens de la durée et une capacité à s’investir dont les jeunes sont souvent privés par leurs débuts de carrières.

Pour un engagement du syndicalisme

S’il est légitime de s’interroger sur l’engagement des jeunes dans le syndicalisme, ils nous renvoient finalement la question : « quel engagement du syndicalisme vis-à-vis des jeunes ? »

La CFDT a l’ambition de répondre à cette question sans complaisance, en interrogeant ses propres pratiques et en se confrontant au réel. On ne peut se contenter de constater la faible syndicalisation des jeunes, il s’agit au contraire d’opter pour une stratégie de conquête.

Cette stratégie doit passer en premier lieu par une prise en compte de la variété des situations. Les statuts extrêmement divers des nouveaux salariés, du CDD à l’intérim en passant par les contrats de qualification et les emplois aidés, les définitions des métiers qui évoluent, bref, la multiplicité des situations qui amènent des attentes diversifiées posent question. L’offre syndicale, car c’est bien d’une offre qu’il s’agit, doit être en prise directe sur cette diversité. Il s’agit à la fois de tenir à chacun un discours qui lui parle, qui n’ignore pas la singularité de son expérience, et de considérer cette diversité comme un problème politique et social en soi. Jusqu’où est-elle acceptable ? Où commence la précarité, où s’arrête l’aspiration à la différence, le désir de changement ? Un profond renouvellement de nos représentations est sans doute nécessaire, ici. Notre conception du syndicalisme passe à la fois par une prise en compte fine de la réalité sociale, et par une vocation jamais démentie à l’infléchir, à peser sur elle pour protéger les salariés.

Les deux écueils, on le sait, sont le syndicalisme d’accompagnement, d’une part, et d’autre part la rhétorique totalement désincarnée d’un discours ignorant l’expérience contemporaine du travail au profit de représentations d’un autre âge. Aller vers les jeunes, cela suppose de prendre en compte la nouveauté de leurs aspirations, leur différence, tout en les protégeant contre tout ce que la modernité peut avoir de destructeur.

Les modes de management contemporains valorisent l’individu, donnant au travail une dimension individuelle en rupture avec les identités professionnelles collectives passées mais aussi avec l’offre d’action syndicale classique. Il y a là un défi, car nos propres enquêtes, et en premier lieu le TEQ-Cadres, nous disent que cette part d’individualité est entrée dans les mœurs, mieux, qu’elle est un facteur de motivation et de reconnaissance. Comment articuler du collectif sur cet « individualisme » qui semble être devenu le fond culturel de notre société ? Les jeunes, en qui l’on voit quelquefois les champions de cet individualisme, sont aussi parmi les plus sensibles à ses effets pervers, dont ils ressentent directement les conséquences. Ne les prenons pas pour ce dont ils ont l’air : indisciplinés, égocentriques, carriéristes, ou asociaux, mais apprenons à voir dans ces postures autant de réponses provisoires et illusoires à la question de leur place dans le collectif. Qu’il s’agisse de la cité ou de l’environnement de travail, cette place est aujourd’hui largement en question. C’est à la fois un fait objectif, avec une exclusion plus ou moins violente selon les catégories sociales, et une réalité subjective, avec des conduites et des comportements de défiance par rapport à l’intégration. Que cette défiance existe, c’est un fait ; mais cela ne signifie pas qu’elle soit heureuse. Que les sentiments d’appartenance à une collectivité (travail, syndicat, mais aussi espace politique) soient aujourd’hui en crise, on ne saurait le nier ; cela ne nous autorise pas à baisser les bras. Il nous semble au contraire que l’espace syndical, avec sa souplesse, sa dimension spécifique – plus large que l’entreprise, moins abstrait que la Cité – peut offrir à cette jeunesse un territoire à sa mesure. Il s’agit, face aux exclusions et aux solitudes, de refonder un lieu d’association. Le droit d’association, comme le dit Pierre Rosanvallon dans ce numéro, est une liberté à reprendre ; il est surtout à nos yeux une aspiration à laquelle il convient d’offrir des débouchés.

Il y a là, pour les équipes syndicales, un véritable enjeu de société. Syndiquer les jeunes, c’est les intégrer, c’est contribuer à tisser du lien social avec les éléments les plus « désintégrés » de notre société, ceux qui en assument le plus profondément, que leur vie professionnelle soit marquée par l’échec ou la réussite, la propension à fabriquer de la solitude.

Cette solitude, elle existe dans la ville, elle existe aussi dans le monde du travail. C’est contre elle qu’il faut lutter. Rien d’abstrait, ici, mais au contraire un programme très précis : il nous faut aller vers des pratiques d’accompagnement des jeunes dans ce temps de découverte et d’incertitudes que représente l’entrée sur le marché du travail. Et peu importe la taille de la porte qu’ils poussent pour y accéder. Accueillir, guider, rassurer, permettre à chaque jeune de trouver sa place dans le monde du travail : telles sont les voies d’un développement qui n’est pas simplement une affaire de puissance, mais aussi un enjeu de société.

Ce que demande un jeune salarié lorsqu’il se confronte pour la première fois au monde du travail n’est ni plus ni moins que ce dont a besoin n’importe quel salarié : des outils, des repères pour s’approprier son environnement socio-économique. C’est le rôle que doit s’assigner la CFDT.

Agir en amont, au cours de la formation, est aussi une nécessité si l’on veut prouver aux jeunes que nous nous engageons à leur côté : des centres d’apprentissage aux universités en passant par les écoles professionnelles, c’est aussi dans ces endroits que se construit le rapport au monde professionnel et que les questions se posent sur l’avenir. La CFDT doit donc être là pour améliorer leur connaissance du monde du travail avant de faire des choix souvent déterminants pour leur avenir.

L’accompagnement enfin, c’est promouvoir une véritable politique de services aux adhérents : temps d’accueil, parrainage, découverte de l’entreprise ou de l’administration, de la politique industrielle ou des stratégies, décryptage du contrat de travail ou du statut. Il importe ici de valoriser le réseau national CFDT, en allant à la rencontre des jeunes dès leur entrée dans l’entreprise.

Nous avons l’ambition de nourrir un contact durable avec chaque jeune rencontré afin qu’il puisse apprécier, preuve à l’appui, l’intérêt du syndicalisme CFDT. C’est donc bien en agissant concrètement sur nos pratiques militantes que nous donnerons un sens à l’adhésion des jeunes à la CFDT.

Mais ce n’est pas tout. Il nous faut aussi offrir une place à celles et ceux qui souhaitent nous rejoindre, en acceptant notamment des modes d’engagement différents de ceux que les générations précédentes ont pu connaître. Là encore, il y a beaucoup à faire pour éviter les sempiternels conflits générationnels, bien anachroniques, à l’heure où nous nous sommes battus pour conserver la solidarité entre les générations comme base de la pérennisation de notre régime de retraite.

Nous devons appliquer ce principe dans l’organisation, faire confiance à celles et ceux qui arrivent, quels que soient leur expérience, leurs attentes, et le mode d’engagement qu’ils ont choisi. Car ils aspirent légitimement à être considérés comme des adultes à part entière.

La CFDT ne sera que plus forte, plus pertinente, plus percutante, si elle compte dans ses rangs de nombreux salariés jeunes qui renforcent par leur présence et leur participation, la légitimité de notre organisation à tous les niveaux de son intervention.

Il s’agit de faire vivre le syndicalisme d’adhérents qui fait de la force du nombre, de la richesse des parcours, les vecteurs essentiels de notre capacité à agir, pour tous les salariés. Et nous avons quelques raisons d’espérer. 18% de nos nouveaux adhérents ont moins de 30 ans. C’est aussi en les mettant en valeur que les jeunes qui ne sont pas encore adhérents à la CFDT sentiront que nous savons les accueillir, les prendre en compte, leur offrir une place.

C’est l’une des raisons pour laquelle la CFDT a décidé d’organiser un grand rassemblement jeunes au printemps 2005. Il s’agira tout autant de mobiliser nos équipes sur l’enjeu de l’adhésion des jeunes, que de donner la parole à celles et ceux récemment syndiqués qui apportent de la richesse et du savoir-faire à notre organisation. Il s’agira surtout de montrer une organisation vivante, qui se renouvelle ; une organisation dynamique, ouverte à tous, une CFDT fière de ses jeunes et des jeunes fiers de leur CFDT. Les jeunes dans la CFDT ne sont ni une catégorie à part, ni une contrainte. C’est une force sur laquelle nous comptons.

Partager