Tout a commencé à Porto Alegre

Bernard Cassen et les forums sociaux
Année 2004 - Revue n°410-411

« Ceci n’est pas une histoire sainte », annonce-t-il d’entrée : membre fondateur d’Attac, Bernard Cassen a participé de très près à la création des forums sociaux, depuis celui de Porto Alegre au début 2001. C’est cette histoire qu’il relate dans Tout a commencé à Porto Alegre, paru l’an dernier aux éditions Mille et une nuits. Il a connu l’enthousiasme des débuts, mais aussi l’essoufflement vite perceptible d’une formule dont les limites sont apparues avec netteté lors du dernier en date, à Saint-Denis. Les querelles internes et le rôle ambigu de certains mouvements extrémistes, la difficulté des forums à faire émerger des synthèses, leur incapacité enfin à trouver des débouchés politiques posent la question de leur survie.

Tout a commencé à Porto Alegre – ou plus exactement quand entre Bernard Cassen et des membres du Partido dos Trabalhadores (PT) brésilien naît l’idée d’une alternative au Forum de Davos. La création du Forum social mondial part de la contestation des grands-messes de l’élite financière internationale. Porto Alegre est d’abord un anti-Davos, avant de devenir le symbole de l’exigence d’une « autre mondialisation ». C’est au printemps 2000 que Bernard Cassen, avec le soutien de la direction d’Attac et celui de Lula, lance la campagne. Ignacio Ramonet prend le relais quelques mois plus tard dans le Monde diplomatique, avec un éditorial au titre éloquent : « Davos ? Non, Porto Alegre », qui va lancer une mobilisation sans précédent.

Réunir les altermondialistes (on dit encore les antimondialistes, à l’époque) n’a pourtant rien d’une sinécure. Bernard Cassen évoque les « archipels de contestation à la mondialisation libérale », d’autres parlent d’une « nébuleuse », pour désigner ce tissu composite d’associations et de groupuscules, d’ONG et de mouvements politiques, aux cultures et aux pratiques très différentes. Mais le résultat est là : Porto Alegre s’impose comme l’événement de janvier 2001, bénéficiant d’une couverture médiatique sans précédent, même si Bernard Cassen n’est pas très amène avec une presse française accusée de ne rien comprendre au mouvement. Reste à capitaliser (si l’on ose dire !) l’expérience, qui est bientôt suivie de forums sociaux continentaux : Belem en 2001, Bamako et Florence en 2002, Hyderabad et enfin Saint-Denis en 2003.

Le visage de l’ennemi

L’action, telle que la conçoivent d’emblée les altermondialistes, ne peut se situer qu’au plan planétaire. C’est que le mal est mondial : dénonçant avec vigueur une « internationale libérale » dont les appuis institutionnels seraient le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE et bien sûr l’OMC, Bernard Cassen s’en prend ici au « consensus de Washington » qui marque les années 1980. Il suggère que l’Europe elle-même, via l’influence du thatchérisme, s’est laissé prendre dans la dérive « ultralibérale » des années 1980 : la politique du Mark et du franc forts, la liberté de circulation des capitaux sans harmonisation fiscale, puis le Pacte de stabilité et la création d’une banque centrale indépendante (la BCE) seraient les étapes très politiques d’un processus présenté comme inéluctable, et dont les prérequis sont imposés comme une norme aux pays candidats. Ceux-ci subiraient ainsi de véritables plans d’ajustement structurel, équivalents à l’échelle communautaire de ceux imposés par le FMI aux pays en voie de développement.

La brutalité de ces plans interroge non seulement sur les raisons de leur mise en œuvre, mais aussi sur la véritable identité de leurs auteurs. Bernard Cassen dénonce ici « la grande mystification : les décisions que l’on présente comme du « FMI » ou de « Bruxelles » sont prises par des gouvernements qui, incapables de les faire « avaler » à leurs opinions publiques par le seul jeu des rapports de force internes, les font descendre du ciel, c’est-à-dire des « contraintes » communautaires ou multilatérales ». Derrière les gouvernements, un certain nombre de personnalités sont citées, parmi lesquelles des représentants de ce que l’on appelait il y a quelques années la « pensée unique », et dont le grand manitou serait Jacques Delors. Ces représentants d’une social-démocratie traître à la cause du peuple expliquent avec cynisme « le mécanisme de dépossession des citoyens par les gouvernants », et ceux de l’Union Européenne en particulier. Les gouvernements, explique en effet Bernard Cassen, sont semblables à ces joueurs qui se font inscrire sur les listes des interdits d’entrée dans les casinos, pour éviter la tentation. « Les gouvernants qui ont signé les traités européens et le Pacte de stabilité ont souscrit la même assurance tous risques de ne plus pouvoir faire de politique autre que la « seule possible » et d’être en mesure d’opposer aux aspirations populaires les Tables de la loi libérale comme on oppose le Secret Défense aux magistrats trop curieux ».

En dépit de quelques réflexes intellectuels caractéristiques de l’extrême gauche (la méfiance envers un Etat qui nous ment, l’intuition d’un complot), cette lecture des vingt-cinq dernières années touche souvent juste. Mais la vision développée par Bernard Cassen a ceci de gênant qu’en démontant le discours de déresponsabilisation (les Etats se défaussent sur Bruxelles ou le FMI, qui invoquent les contraintes indépassables de la raison économique), elle construit en retour une image tout aussi tronquée, où la mondialisation serait le fruit d’une volonté politique aux acteurs identifiables. On peut y voir l’héritage d’une certaine pensée économique inspirée du marxisme dans sa version Gosplan, imaginant que ce sont les politiques qui font (et donc peuvent défaire) la marche du monde économique. S’il serait vain de nier la part de volonté politique qui a contribué à donner son élan à la mondialisation, il faut bien voir que ses principaux moteurs sont une série de révolutions technologiques dans le domaine de l’information, le développement des transports et la baisse du prix du pétrole dans les années 1980, la pression de la croissance ensuite, une certaine logique du capitalisme enfin, marquée par la tendance à la concentration et à la constitution d’acteurs de taille mondiale1. On touche là, sans aucun doute, à une des limites de l’imaginaire altermondialiste, toujours enclin à surestimer le poids de la superstructure, à la fois dans l’analyse des causes et dans la vertu accordée aux solutions. Il ne faut pas être grand clerc pour y voir un héritage de la pensée économique communiste, renforcée en France par une tradition colbertiste encore vivace2. On peut s’interroger sur les racines profondes de cette tendance un peu enfantine à vouloir attribuer un responsable à tout ce qui arrive dans le monde. Lors de la première mondialisation, celle qui s’est effondrée en 1914, un certain nombre de critiques dénonçaient déjà la funeste internationale financière qui tirait les ficelles du phénomène. Ce n’étaient pas, faut-il le rappeler ? les technocrates de Bruxelles ou les experts du FMI qui tenaient alors le rôle du méchant.

Mais restons calme. Bernard Cassen se méfie autant que nous des extrémismes en tout genre, et à la différence des folliculaires des années 1900, les alters ne s’en tiennent pas à la dénonciation, bien au contraire. C’est tout le sens des Forums sociaux, qui tentent de construire une sorte de répondant mondial capable de s’opposer à la version libérale de la mondialisation et à ceux qui la soutiennent. Sur le plan politique, l’initiative est passionnante : il s’agit à la fois de construire l’adversaire, de l’identifier, de le responsabiliser, et de se construire soi-même comme opposant. A une mondialisation sans visage, abstraite et impersonnelle, correspondait jusqu’alors un vague sentiment de rejet, ni formulé ni organisé, éparpillé et segmenté par les frontières nationales. Avec le Forum social mondial, Bernard Cassen et ses amis tentent, sinon de construire un acteur, du moins de donner une visibilité à la nébuleuse altermondialiste. Aux individus isolés, victimes impuissantes de l’« horreur économique », le Forum social mondial donne un visage et une voix. Les opposants modernes à la « mondialisation libérale » ont ici accompli un saut qualitatif, qui les distingue radicalement de leurs prédécesseurs et de leurs concurrents antimondialistes de droite, souverainistes et autres nationalistes capables d’entretenir des réseaux internationaux, mais non de se fédérer. Les altermondialistes de gauche ont quant à eux réussi à créer un lieu politique international. Lieu mobile, planétaire, éphémère et durable en même temps ; festif et créatif, suggèrent certains journalistes qui rappellent les images de Woodstock et les premières tentatives, dans le Larzac des années 1970, pour donner une traduction politique à la formule du festival d’été.

Les forums, espaces ou mouvements ?

S’il faut saluer l’incontestable réussite de cette visibilité donnée au mouvement, on s’est en revanche souvent interrogé sur la lisibilité de son discours. Plus profondément, la question se pose de savoir si le Forum social mondial a vocation à se constituer en tant qu’interlocuteur, et donc en tant qu’acteur de cette régulation mondiale dont les alters dénoncent à grands cris les défauts.

Un reproche régulièrement adressé aux mouvements altermondialistes est en effet leur difficulté à sortir de la critique pour passer à la proposition, et du discours pour passer à l’action. Les réflexions de Bernard Cassen sur ce sujet contribuent notablement à éclairer le débat. A ses yeux, le Forum social mondial a tout à gagner à demeurer tel qu’il a été défini par sa Charte : un espace, un processus, et non une entité. L’objectif des forums n’est pas de parvenir à des positions, c’est d’introduire du débat et de faire émerger des propositions ; ces propositions émanent des différents ateliers, et elles ne sont pas « assumées » collectivement, sous la forme d’un communiqué final.

Cette façon de fonctionner engage dès lors une certaine posture des participants. Si certains d’entre eux se trouvent appartenir à tel ou tel parti ou organisation, ils sont admis à titre individuel et non comme représentants. Les élus sont invités à participer aux Forums des autorités locales et des parlementaires qui sont organisés en parallèle aux Forums sociaux, l’objectif étant de les amener à partager le même vocabulaire que les alters, sans pour autant confondre les genres.

Ce vocabulaire, précisément, est au centre des travaux. De la même façon que les alters tentent de débusquer des acteurs derrière l’abstraction de la « raison économique », ils travaillent à mettre en évidence les réalités qui se cachent derrière la terminologie libérale : « indépendance des banques centrales », « concurrence », « liberté de circulation », « flexibilité », « bonne gouvernance ». Il s’agit pour les alters de mettre au point un contre-lexique. C’est pour Bernard Cassen une question très sérieuse, à telle enseigne qu’il propose même la création d’une « Commission planétaire virtuelle de terminologie ». On notera d’ailleurs cette différence essentielle avec les grandes idéologies du XIXe siècle, comme le marxisme : celles-ci se constituaient non seulement avec un vocabulaire, mais avec une syntaxe, un ordre du discours. Les alters, plus modestes, plus divers, et plus rétifs aux belles mécaniques de la grande rhétorique idéologique, semblent se contenter d’un dictionnaire : des mots aux connexions plus libres, à l’image des réseaux qui associent les individus d’une façon bien plus souple que les partis traditionnels. Les alters parlent d’ailleurs, et c’est un exemple fort significatif, des « multitudes » et non du « peuple ».

Le langage renvoie aussi à la géopolitique, et dans l’imaginaire altermondialiste à l’émergence du Sud, face à un Nord qui représenterait le vecteur de la mondialisation libérale. Le recours à l’espagnol est envisagé comme une alternative culturelle à la domination anglo-saxonne. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’une opposition entre blocs, mais au contraire d’une dynamique multipolaire, multiculturelle et multilingue. On imagine l’inévitable déception qui a dû toucher les alters quand ils se sont rendus compte que le Brésil et la Chine, sur la scène mondiale et notamment à l’OMC, usaient d’un langage libéral et n’hésitaient pas à pousser leurs propres intérêts, fort peu soucieux de fédérer les pauvres contre les riches. Loin de l’imaginaire du non-alignement, ligne d’horizon évidente de la pensée altermondialiste, Lula et ses homologues argentins, indiens, sud-africains et chinois savent parler libéralisme pour dénoncer le protectionnisme des pays du Nord. On retrouve ici la domination des schémas politiques au détriment des schémas économiques chez les alters. Le non-alignement des années 1950-1960 était de nature politique, et son lieu était l’ONU. Le G20 constitué autour du Brésil au dernier sommet de l’OMC (Cancún) est d’abord une association d’intérêts économiques.

Préférant des forums qui seraient avant tout des lieux de débats, Bernard Cassen se heurte à une certaine opposition, notamment de la part des trotskistes qui envisagent les forums comme des mouvements en puissance, et non de simples espaces. La querelle n’est toujours pas tranchée à ce jour ; les premières divisions sont apparues à Florence en 2002, du fait du comportement des militants du Socialist Workers’ Party britannique et de la Refundazione communista italienne. Profitant du vide créé par l’absence de textes émanant des Forums sociaux, les trotskistes décident de lancer l’Appel des Mouvements sociaux, dont l’ambition est de remplir ce vide en imposant au passage un pilotage politique des forums. Bernard Cassen, qui affirme en tête de son troisième chapitre que « le mouvement n’a pas besoin de pilote », raconte comment Attac a profité de l’organisation du Forum social européen de Saint-Denis pour imposer la Charte de Porto Alegre sur l’Appel des mouvements sociaux, à travers le choix des thématiques et des programmes ou en décidant de la tenue de l’Assemblée des mouvements sociaux un jour après la clôture du Forum social européen.

Les Forums restent donc des espaces, des lieux de rencontres et de débats, où les thèmes sont définis par les organisations participantes et où nulle déclaration finale ne vient « centraliser » l’expérience démocratique qui s’est jouée.

Action et représentativité

Ces débats internes, restitués sans concession par Bernard Cassen dans son ouvrage, expliquent l’absence de positionnement des forums : plus qu’une faiblesse, elle serait un choix, dont l’un des enjeux serait d’échapper à l’entrisme trotskiste et aux classiques manipulations d’AG.

Plus largement, Bernard Cassen se méfie des organisations « sectorielles », celles qu’on a beaucoup vues à Saint-Denis, ne représentent qu’une frange de la population, et ont une tendance marquée à manipuler le mouvement altermondialiste. Derrière la polémique sur la présence de Tariq Ramadan au dernier Forum social européen, c’est la présence d’organisations comme les « sans papiers », les « sans terre », les « sans logement » (via Droit au logement), ou encore le Mouvement de l’immigration et des banlieues qui est visée. Les dérives de certaines d’entre elles (l’antisémitisme notamment), leur vocation particulariste et leur radicalité ne peuvent que nuire à un mouvement dont Bernard Cassen salue la visibilité, mais interroge avec honnêteté la représentativité.

Et d’abord, quelle est celle des organisations présentes au forum ? Posée autrement, la question devient : qu’est-ce qu’un mouvement social ? Une certaine tendance à le définir par son positionnement politique (évidemment à gauche de la gauche) conduit trop souvent à négliger l’existence éventuelle d’une base. Davantage qu’avec des radicaux sans base, les forums gagneraient à travailler avec des organisations plus représentatives, explique Bernard Cassen ; et, tout en réaffirmant sa méfiance à l’égard des partis politiques en tant que tels, il appelle à une collaboration plus étroite avec les syndicats. Le mouvement altermondialiste n’a pas la masse critique suffisante pour influer réellement sur les décisions, et s’il veut être en mesure de le faire, il ne doit pas se tromper de partenaires.

L’enjeu, on le devine entre les lignes, est de sortir des incantations et d’entrer dans une logique d’intervention plus fructueuse sur la scène internationale. Il s’agit pour le mouvement de résister à l’essoufflement, de trouver une légitimité sans pour autant devenir une organisation comme une autre, avec son unité et son idéologie.

Trois pistes sont alors avancées : la suppression des conférences plénières, qui ont tendance à figer le rapport de force et à crisper les positions idéologiques ; la déconnexion dans le temps et pourquoi pas dans l’espace des Forums et des Assemblées des mouvements sociaux ; la constitution d’un socle de points de consensus, élaboré par un comité des sages. Ces propositions seraient en quelque sorte offertes aux partis politiques, les forums se concentrant ainsi sur leur mission de laboratoire d’idées tout en se dotant d’un relais politique. L’avenir des forums et du mouvement serait ainsi au centre du jeu, plutôt que sur ses marges.

1 : Sur ce point, les irréductibles peuvent se référer à Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, en vente dans toutes les bonnes librairies d’occasion.

2 : L’héritage de Colbert ne se traduit pas seulement par le rôle essentiel de l’Etat dans l’économie, mais aussi dans la persistance d’un modèle mercantiliste dont l’idéal serait d’exporter plus et d’importer moins. Or, ce principe n’a guère de pertinence dans l’économie actuelle, qui situe la création de richesse non dans la production des biens, mais dans leur circulation.

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