Une intervention professionnelle

Face aux dérives comportementales et gestionnaires
Année 2018 - Revue n°476

L’intervention sociale est une relation d’aide professionnelle qui sait tenir à distance la psychologie clinique comme la pression gestionnaire : elle se construit loin des protocoles, à partir de l’histoire de la personne accompagnée.

L’ enjeu de notre travail, c’est la capacité transformative à la fois de la personne accompagnée et du professionnel qui l’accompagne. Nous les soignants parvenons à ce que j’appellerais une certaine estime professionnelle que nous nous reconnaissons à partir du moment où nous réussissons collectivement à être agents de transformation. Cela ne veut pas dire que nous devions avoir la haine des logiques de conservation et des résistances au changement à l’œuvre dans les systèmes intersubjectifs auxquels nous sommes confrontés, mais plutôt que nous en proposions à la fois la reconnaissance et le contournement pour que le devenir advienne, que les entraves développementales soient levées.

Les professionnels du soin obéissent a priori aux mêmes normes que tout un chacun. Comment donc font-ils pour investir ceux que la société tend à dévaloriser ? Comment font-ils pour aimer ceux que le regard social désigne comme non aimables, ceux à qui très exactement on ne voudrait pas ressembler ? C’est là que nous avons besoin de nous raconter autre chose que ce que dicte le regard social. Nous écarter des représentations sociales standards, pour construire d’autres représentations, aller vers une autre construction du monde, tout en restant dans le même monde que nos commanditaires, ceux que nous nous accompagnons, nos collègues et partenaires, tout simplement parce qu’il n’y en a pas d’autre et que c’est la seule chose qu’en dernière analyse les humains partagent : un monde en commun.

La fonction du récit dans le travail social

En ce sens, le métier de travailleur social, c’est de faire des histoires, intelligibles et transmissibles. A partir de ce qui peut être jugé par ailleurs négativement comme déficience, maladie, incapacité. Les travailleurs sociaux sont des emmerdeurs professionnels au pays de la fonctionnalité idéale. Posture inconfortable. Si vous cherchez le confort, ne choisissez pas ce boulot. Vous allez faire des histoires et avoir des histoires. La matière première de ce métier c’est le problème, auquel vous ne serez pas confronté de manière passive dans un rapport de contemplation, mais activement, dans un rapport de transformation en accueillant les vécus dans le circuit du récit. Il s’agit, comme le dit Christophe Dejours, de travailler à passer du problème à la problématique. C’est-à-dire de déployer, déplier, un système narratif nécrosé, crispé sur lui-même, qui tient vitalement à sa pliure initiale comme témoin de sa continuité d’existence, pour reprendre une formule de Donald Winnicott. C’est peu de dire que nous avons à faire à des défenses psychiques, en réalité nous avons le plus souvent à faire à des systèmes bâtis sur un principe d’auto verrouillage. C’est ce que nous ont appris les chercheurs systémiciens de l’école de Palo Alto, en particulier Grégory Bateson et Paul Watzlawick. Donc a priori nous avons affaire à du récit paradoxal, non racontable, à des positions anti narratives de survie de type injonction paradoxale, comme l’a développé Paul-Claude Racamier dans une perspective psychanalytique. Ainsi la psychothérapie, tout comme le suivi médico-social ou l’accompagnement social se trouvent absorbés dans la logique paradoxale du symptôme. Ce n’est pas dramatiser à bon compte que de dire que la négativité est le point de départ de notre travail. C’est vrai pour les psychoses, les états limites, les addictions et, en général, tous les modes d’existence réduits à l’agir ou à l’inhibition. La perspective professionnalisante passe par la décentration d’une posture de conformité en miroir du discours théorique qui nous amène à faire entrer la clinique dans les catégories de la théorie et non de mettre les théories au service de la clinique, qui est leur fonction pertinente.

« La théorie comme fiction », disait en son temps Maud Mannoni, est donc pour nous travailleurs sociaux et soignants toujours à venir, toujours à créer, à chaque interaction avec un patient, chaque rencontre avec une famille, chaque réunion entre collègues. La théorie est pour nous un outil infinitésimal, je veux dire qui ne surplombe rien, ne conclut rien, mais déplie le point de vue et donne du champ aux pratiques de terrain ; c’est une création narrative collective qui représente la vitalité du groupe soignant dans son désir d’assumer et de progresser dans sa fonction. Le contexte macrosocial ne va pas dans ce sens et la fonction du récit clinique apparaît de plus en plus opaque au regard de l’idéologie neuroscientifique actuellement dominante qui fait de la personne en difficulté un objet sur lequel agir de façon codifiée au travers de protocoles opératoires. Comment valoriser le processus intersubjectif porteur de reconnaissance de soi, d’évolution et de vie, si on se contente d’un tel schéma objectivant, c’est-à-dire de mise à distance de la personne accompagnée ? Ne perdons pas espoir, comme tous les discours dominants, qui procèdent par réduction de la mobilité des points de vue à l’inscription autoréférencée d’un seul d’entre eux, celui des neurosciences n’est que de passage dans la conception des difficultés développementales, et s’il faut lui contester une valeur d’explication globale, il convient de lui reconnaître une valeur partielle qui ne tardera pas à reprendre sa place complémentaire des autres vecteurs développementaux affectifs, communicationnels et éducatifs. Nous sommes bien là dans le jeu des images et de leur usage politique. A côté d’une culture de l’image, dit Julia Kristeva, de sa séduction, de sa rapidité, de sa brutalité et de sa légèreté, la culture des mots, la narration et la place que celle-ci réserve à la méditation me paraissent donner une variante minimale de la révolte. Sans doute est-ce peu de chose, mais êtes-vous sûrs que nous n’avons pas atteint un point de non-retour, à partir duquel il nous faudrait re-tourner aux petites choses : révoltes infinitésimales, pour préserver la vie de l’esprit et celle de l’espèce ?

En somme, le minuscule serait la condition première de la vie, pour évoquer le titre du beau livre de Pierre Michon (Vies minuscules, Gallimard, 1984). De fait, chacun de nous s’inaugure sous le signe du minuscule. Rater cette étape, c’est se priver définitivement de fondation subjective. L’être minuscule est la condition pour nous retourner, prendre position et faire face, c’est-à-dire développer un mouvement propre à l’intérieur du mouvement du monde. Comme thérapeute, nous savons à quel point le sujet est encombré d’un lui-même raconté par les autres, posté sur le seuil de sa propre odyssée, parfois en deuil de sa propre construction narrative. Comme le dit Paul Ricœur : « Le récit est un des outils permettant à l’homme de procéder à la fabrication de lui-même. Dans sa partie la plus intime qui est son identité ».

Penser à la fonction du récit dans le travail social est un acte essentiel de la professionnalisation et nous permet d’admettre que l’humanité de l’homme est une construction, pas seulement l’auto révélation de sa soi-disant « nature ». Dans une présentation de la pensée du philosophe allemand Peter Sloterdijk, Daniel Jacques, un de ses commentateurs, précise les choses de la manière suivante : « L’erreur de Heidegger, qui fut en somme celle de tous les humanismes réunis, fut de poser que l’humanité de l’homme est un donné qui se déploie de lui-même au sein de notre expérience et qu’il conviendrait, par conséquent, de simplement savoir recueillir, alors que tout en l’homme est construit et conserve la marque d’un travail humain. En laissant ainsi dans l’ombre les circonstances effectives du devenir de l’espèce qui a conduit l’humanité à prendre place en l’homme, on ferme tout accès à l’essence de la vérité, soit les modalités de sa fabrication ».

Et nous pourrions ajouter de sa modification dans la mesure où tout accompagnement ou soin psychosocial est une tentative d’activer la part de liaison subjective, de remise en question de la pensée de soi, qui permet de se repositionner dans son environnement humain et de relancer le désir concret pour devenir parmi et avec les autres. A nous aussi de contextualiser, de comprendre notre modèle de production mécanisé, notre fonctionnement social ainsi que notre mode de pensée procédant par segmentation et juxtaposition d’ensembles préconçus qui a pour effet d’écraser le processus de subjectivation dont dépendent les capacités de transformation des personnes et de leurs interactions, au point de constituer une symptomatologie de fragmentation générale à l’endroit de laquelle les travailleurs sociaux sont confusément convoqués, tout en étant eux-mêmes affectés.

Les voies de la professionnalisation

Le travail social se constitue d’une pluralité de professions, complémentaires sur le principe, mais indéfinies quant aux moyens qui permettent d’en faire un dispositif cohérent de cliniques interdisciplinaires intégrées. Il semble que le processus de professionnalisation actuel basé sur la formalisation de protocoles d’actions définies par une nomenclature administrative et comptable, perde de vue la méthodologie permettant la définition d’objectifs cliniques qui tiennent compte à la fois du besoin développemental de la personne globale et de la réalité de son environnement.

Les voies de la professionnalisation en travail social apparaissent ainsi en grande partie paradoxales et non conformes ; en quelque sorte « clandestines », comme le pensait François Tosquelles : en développement dans les interstices et les ratés de l’action planifiée. Le modèle gestionnaire, maintenant étendu à tous les secteurs de l’action en travail social, tend à favoriser les crispations identitaires professionnelles ainsi que la dilution de la clinique à travers une pseudo-culture commune peu identifiée et générique contribuant à un professionnel aseptisé, interchangeable et polyvalent. Bien que la lutte politique pour la reconnaissance de nos métiers soit plus que jamais indispensable, il s’agit de veiller à ce que cette lutte ne nous enferme pas dans une série d’identités professionnelles figées, conçues comme autant de territoires rivaux que le psychiatre institutionnaliste Lucien Bonnafé appelait, en son temps, des « baronnies ».

Dans un tel contexte, la pertinence de l’analyse des problématiques rencontrées et la cohérence de l’action deviennent des enjeux centraux d’un processus de professionnalisation qui dépend plus que jamais du développement de complémentarités et d’articulations aux différents niveaux du réseau des dispositifs spécialisés. Comment les différents organismes de formation en travail social, aux métiers de l’accompagnement psychosocial et du soin, de l’enseignement spécialisé, s’impliquent-ils dans la construction de ce modèle intégré impliquant à la fois une part d’identité professionnelle transversale et une reconnaissance des cœurs de métiers ?

L’enjeu actuel de la professionnalisation en travail social est de remettre en évidence les fondamentaux masqués par la collusion des discours gestionnaire et neuropsychologique, à commencer par le fait que nos professions sont logiquement au travail de leur identité, du fait d’avoir à répondre au risque d’effacement psychosocial menaçant les personnes accompagnées. La désinsertion, la souffrance identitaire et, ce qu’il faut bien appeler la mort sociale, constituent aujourd’hui des risques majeurs d’exclusion dus au fonctionnement mécanisé, procédural et cloisonnant de nos sociétés. Rappelons que l’effet délétère premier affectant les personnes vulnérables, quelles que soient les causes de leur vulnérabilité, est la perte de confiance : en soi, dans le lien à l’autre, dans le rapport à l’environnement. L’amorce et le développement de la confiance dans une relation d’aide et de soin dépendent de notre capacité d’identification à la personne en souffrance, ce qui suppose à chaque fois une redéfinition des frontières entre identité professionnelle et identité personnelle. La condition pour garder l’amour du métier en travail social est de produire le sens de la pratique, à savoir maintenir un processus narratif indispensable pour dialoguer avec soi et avec autrui.

(*) : La revue Empan est née de la rencontre de praticiens de l’éducation, du social et de la santé qui pensent que le récit de la pratique professionnelle, son écriture, sa diffusion et sa discussion, sont fondamentaux pour témoigner de son temps et le comprendre comme pour éclairer le passé. Les travailleurs sociaux, citoyens et professionnels, doivent se donner les moyens de réfléchir à ces actes de société qui modifient en profondeur leur champ d’action public, associatif et privé et la prise en compte des enfants, adolescents, adultes démunis au plan social, éducatif, psychique.

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