En France, plus qu’ailleurs, on entrait dans une école d’ingénieur dont on sortait presque toujours diplômé si quelques critères étaient réunis : être un garçon avec une certaine appétence et des résultats suffisamment bons dans les disciplines scientifiques, l’absence d’une autre vocation forte et assez convaincante pour sa famille, et un milieu d’origine (enseignants et cadres plutôt scientifiques surtout). J’allais dire appétence pour les disciplines scientifiques et techniques, mais c’était surtout les sciences qui comptaient : la sélection scolaire vers les formations d’ingénieur se faisait – et se fait toujours – sur les mathématiques et la physique-chimie, éventuellement les sciences de la vie pour la filière dite bio (même si les « sup bio » n’avaient pas grand-chose à voir avec l’agriculture biologique). Elle ne reposait pas sur l’intérêt et les compétences en matière de technologie, sans doute un peu plus aujourd’hui avec le numérique. Elle ne reposait pas sur le désir de travailler dans les grandes entreprises privées où la majorité se ferait embaucher à la sortie. J’ai quitté l’INPG en octobre 1989 sans diplôme après une première année passée dans des amphis souvent très clairsemés, un stage ouvrier chez Pechiney et un début de seconde année. Je me posais trop de questions. J’ai pris conscience plus tard que ce que j’avais fait était rare à l’époque : quitter une école intégrée sur concours, bifurquer ou déserter, dirait-on aujourd’hui. Vingt ans avant moi, le chanteur Antoine avait opté pour la carrière musicale qu’il avait entamée avant la fin de ses études. Fils d’ingénieur, il était quand même allé jusqu’au diplôme : chanteur mais centralien quand même. Mes questions d’alors semblent traverser l’esprit de beaucoup de jeunes aujourd’hui, ces jeunes qui ont réussi – après deux ou trois ans de sacrifice – à « intégrer » une école : devenir ingénieur pour qui et pour quoi ? Elle agite aussi nombre de jeunes ayant choisi – ayant été choisis – par des écoles post-bac dont la finalité (préparer au métier d’ingénieur) semble plus explicite que celle des prépas (réussir un concours). Ces dernières aident si peu à penser aux métiers principaux auxquels les écoles mènent. Combien d’étudiants se demandent encore, plusieurs années après le bac – parfois en école – ce que sont, ce que font… les ingénieurs, comme si elles – et surtout ils – n’avaient pas choisi ce métier ou pris la peine de s’en informer davantage : étudier l’ingénierie comme une orientation par défaut ! C’est parfois un peu différent pour les filles à qui on aura souvent demandé si elles ne préféreraient pas faire médecine ou enseigner.

Je connais assez mon pays et sa culture pour deviner les réactions des lecteurs : « Ingénieur, cela ne veut rien dire, c’est un titre avec lequel on peut faire tant de choses. C’est la promesse d’un emploi intéressant, d’une carrière et d’un bon salaire. Et puis, c’est une formation généraliste avant tout. » Oui, je sais ! On me le rappelle souvent. Mais, je m’autorise à penser que ce serait bien si les écoles d’ingénieurs affirmaient davantage leur mission de former des ingénieurs – comme les écoles d’assistants et assistantes de travail social forment des travailleurs sociaux – surtout auprès des lycéens. Beaucoup d’écoles mettent en avant leur caractère généraliste, attirant ainsi les bons élèves en sciences et sans vocation ; ou plutôt dont la « vocation des portes ouvertes » aura été soutenue par des gens bien intentionnés. Comme si la suspension du processus de maturation d’un projet professionnel était le meilleur moyen de ne jamais regretter ce qu’ils et elles auraient fait de leur jeunesse.

Parmi les jeunes d’aujourd’hui à l’aise dans les disciplines sélectives que sont les maths et les sciences, certains montrent des signes d’impatience, d’agacement, de désaccord avec l’évidence que le mieux serait de ne pas se poser trop de questions et de laisser le système scolaire les choisir. Ils et elles refusent de laisser d’autres qu’eux décréter ce qu’ils et elles devraient faire de leurs facilités scolaires, de leur capacité de travail, et parfois de leurs privilèges. Face aux enjeux cruciaux de justice sociale que le changement climatique révèle sous un jour nouveau, face aux risques de perte irréversible de la biodiversité sur notre planète, face à la fuite en avant des technologies loin des problèmes qui leur paraissent prioritaires, ils et elles sont de plus en plus nombreux à vouloir au nom de leur liberté, mais aussi au nom de causes qui leur importent (écologie, justice sociale, etc.), interpeller leurs aînés (parents, enseignants, dirigeants politiques et économiques). Certains signent des tribunes et manifestes, d’autres font des institutions de formations ou de la culture des ingénieurs un objet de réflexion critique, participant ainsi à transformer les programmes, d’autres encore dessinent de nouveaux chemins pour une société plus sobre et plus juste, cherchant des organisations publiques, privées, associatives, syndicales, politiques, coopératives où exercer leurs talents et donner sens à leur vie professionnelle. Les voir déployer leur énergie et créativité pour faire bouger les lignes, mettre en acte le souci de l’éthique de l’ingénierie, l’objet de recherche de toute ma vie de chercheure, est une grande source de satisfaction. Pouvoir les accompagner parfois, dans leurs décisions individuelles et projets collectifs, est une chance.