Dans un monde dont l’insécurité est devenue la formule clé, celui qui clame haut et fort qu’il court des risques est assuré de prendre l’avantage, car il devient beaucoup plus difficile de lui demander quoi que ce soit. Mais ce risque d’entreprendre, rendu tangible par les faillites retentissantes qui défraient la chronique de temps à autre, ne cache-t-il pas une réinvention discrète de la sécurité ? Il faut alors s’interroger sur les faux-semblants du discours sur le risque.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur ? C’est quelqu’un qui met son capital en jeu, dans le but de le faire fructifier, et qui assume le risque de le perdre.

L’entreprise comme risque

Les formes primitives de l’économie capitaliste moderne s’inventent dans la marine marchande des dix-septième et dix-huitième siècles, et notamment dans le commerce des épices, où les chances de gain étaient grandes, mais où les navires pouvaient se perdre. A une époque où la propriété est essentiellement terrienne, c’est-à-dire immobile et peu productive, le commerce par mer offre l’occasion de rendements significatifs, contrebalancés par la possibilité de la ruine.

Se met alors en place un système de distribution des risques à deux étages. Entre l’armateur et le marin, d’abord, le premier prenant tous les risques financiers mais se réservant l’essentiel des bénéfices en cas de succès de l’opération. Entre les différents armateurs, ensuite : en imaginant qu’un navire ait une chance sur deux de faire naufrage ou d’être attaqué par des pirates, mais qu’une opération réussie permette un triplement de la mise, celui qui affrète un seul navire court un risque assez grand ; il est vrai que s’il réussit, il triple sa mise. Celui qui en affrète trois stabilise ses chances, mais il court un risque plus grand que celui qui a les moyens d’en affréter vingt. C