La journaliste Claire Marchal livre ici une enquête saisissante sur un secteur aussi discret que prospère : l’enseignement supérieur privé lucratif. Pendant deux ans, elle a plongé dans les coulisses de ces écoles qui se développent à coups de communication séduisante et de rentabilité record. Son enquête, étayée par des centaines de documents internes, mais aussi de témoignages d’élèves et de salariés, révèle comment des groupes géants, comme Galileo Global Education, ont transformé l’éducation en produit financier.

Le système Galileo

Le « Cube », l’outil de pilotage économique interne qui donne son titre au livre, est une matrice algorithmique qui calcule la rentabilité de chaque filière, enregistrant les inscriptions et anticipant le chiffre d’affaires. Cela permet de calibrer leur fonctionnement sur des objectifs de marge, non de pédagogie. Ceux-ci dépendent du « 20-40-40 » : 20 % pour la mission éducative, 40 % pour les dépenses courantes, 40 % de bénéfice pur. Résultat : des enseignants précaires, des classes surchargées, des cours de piètre qualité et des étudiants endettés — le tout dans des écoles qui vivent… de fonds publics. Et qu’importe si l’on écorne l’image de certaines écoles jadis prestigieuses, comme le Cours Florent à Paris ou Bellecour École à Lyon.

La recherche effrénée du profit

Les chiffres rassemblés par Marchal sont édifiants : +72 % d’inscriptions dans le supérieur privé en dix ans, des marges nettes comparables à celles de multinationales et une croissance nourrie avant tout par des politiques publiques favorables. L’auteure établit des parallèles éclairants avec les scandales récents des EHPAD et des crèches privées : même logique d’investissement, même financiarisation, même promesse de « qualité » masquant une recherche effrénée de rendement. La stratégie ? Vendre du rêve accessible sans passer par Parcoursup, en faisant payer très tôt sa place.

Le livre montre aussi comment le sésame est de réussir à inscrire ses formations au RNCP (Répertoire national des certifications professionnelles) qui seront ainsi homologuées par le ministère du Travail. Galileo, à partir de 60 titres RNCP, arrive à se constituer un catalogue de 900 formations certifiantes, diminuant l’employabilité en trompant les étudiants.  Galileo recherche l’argent où il se trouve et pas seulement chez les étudiants. Il capte l’argent public de l’apprentissage versé par les OPCO, obtient des fonds des régions, profite de la manne du CPF (compte personnel de formation), ouvrant la voie à du e-learning à moindre coût. Et si cela ne suffit pas, les entreprises payent le reste à charge.

Une enquête à lire

La densité de ce livre est aussi sa force : elle donne la mesure d’un système méthodiquement organisé pour détourner la finalité de l’enseignement. Le Cube met en lumière un phénomène structurel : la privatisation rampante d’un bien commun essentiel — l’éducation — encouragée par les politiques publiques elles-mêmes. À l’heure où l’État réduit les budgets, décourage les vocations enseignantes et laisse Parcoursup générer anxiété et exclusion, cette enquête agit comme un électrochoc. Un livre à lire, non seulement pour comprendre les dérives du supérieur privé hors contrat, mais pour questionner ce que devient notre pacte républicain quand le savoir et l’acquisition de compétences, eux aussi, deviennent un marché.