Que signifie « s’engager », si ce n’est se relier aux autres et à autrui ? La secrétaire générale de la CFDT livre un témoignage personnel sur ses choix, entraînant le lecteur à se reconnaître dans ses pas. S’engager : un ancrage dans le monde, car s’il n’y a pas de « prédestination » à être syndicaliste, c’est peut-être le besoin d’une éthique personnelle qui nous fait réfléchir et donc avancer. Sa ligne directrice (« Comprendre le monde du vivant et l’importance des équilibres ») trace un parcours, de son expertise en chimie-biologie, vers le métier de conseil en sécurité-environnement, et la responsabilité fédérale au moment clé du procès du drame d’AZF[1]. Au cœur des conditions du travail, le choix de faire de la défense de l’environnement un alignement personnel.
Comme pour se situer dans l’actualité politique, le livre s’ouvre sur une anomalie, rappelant le défi, en tant que porte-parole d’un corps intermédiaire, de faire face avec le plus haut niveau de l’Etat qui méconnaît la promesse syndicale. Dans un moment d’instabilité politique tel que celui que nous vivons, la structuration de la plainte du corps social est cependant légitime (« Le monde du travail a plus que jamais besoin d’être écouté » et « La CFDT est en phase avec les travailleurs »). Elle s’oppose à ce rapport au pouvoir qui a une « vision transcendante de la transformation, sans place pour la discussion », trop présent à l’heure actuelle, y compris dans les entreprises. Marylise Léon nomme la dernière réforme des retraites comme une véritable « blessure démocratique ». Le renoncement à un projet sociétal, le contournement des organisations représentatives, la réduction politique à son approche gestionnaire et arithmétique sont autant d’éléments éludant la démocratie sociale, tenue a distance par la démocratie politique qu’elle est pourtant censée nourrir (« Je pratique le syndicalisme au cœur des entreprises, pour moi les choses sont très claires : le syndicalisme et la politique sont deux modes d’action complémentaires » ; « J’attends d’un gouvernement qu’il ne relègue pas les questions sociales au second plan »). Le livre revient ainsi sur l’écart entre le bruit social et le silence du pouvoir devant « un mouvement non violent et unitaire ». La secrétaire générale de la CFDT plaide, comme dans ses interventions publiques, pour le compromis et la délibération (« La négociation est un art »), pour la nécessité de placer haut la question sociale et valoriser le travail réel. Un choix et un engagement qui permettent d’échapper au doute de la crise démocratique et de tenir bon face aux réactionnaires et aux populismes qui en exploitent les détresses (un chapitre consacré à l’engagement contre l’extrême-droite dépeint l’hystérisation du débat public). La République a besoin de la capacité d’analyse critique de la société civile, la CFDT a prouvé son rôle à plusieurs reprises et plusieurs projets aboutis sont cités : Les dégâts du progrès, Le travail intenable, Parlons travail[2]…
Qu’il soit adhérent, sympathisant ou simplement curieux, le lecteur découvrira ainsi les ressorts et le fonctionnement de notre organisation, jusqu’à son ancrage européen et ses liens internationaux, ne serait-ce que pour se convaincre que le syndicalisme est bien l’organisation de la représentation des intérêts des salariés, des agents publics, de toutes les formes d’activité de travail dans un monde où celui-ci est invisibilisé, voire décrédibilisé (« Ce qui me frappe quand je vois des militants, c’est l’amour de leur métier. Il n’y a pas un militant que j’ai rencontré qui me semble déconnecté »). L’avenir syndical est ainsi nommé en creux dans sa capacité à transformer deux mutations à l’œuvre : « Le changement le plus frappant est l’intensification de la charge professionnelle, due à des changements d'organisation et à de nouvelles méthodes de management standardisées et déshumanisées. Le principe, c'est la chasse aux temps morts. Au bout du bout, c'est le terreau d'une individualisation. Cela a eu pour effet d'alimenter une grande frustration : on ne peut plus parler de son travail, on ne peut plus parler au travail ». On tient ici ce qui polarise les débats sociaux, d’autant plus que le monde du travail produit des inégalités sociales et discriminatoires. Dans le rythme actuel, démultiplié par les transformations numériques de l’activité, la secrétaire générale de la CFDT rappelle l’importance du dialogue professionnel. Les cadres, les managers, les experts, « davantage sous pression et face à de multiples injonctions contradictoires », parfois « dans la même souffrance » que beaucoup d’autres travailleurs, se reconnaîtront dans l’impératif de questionner l’organisation du travail. Ils sont ainsi appelés à le faire au sein d’un collectif capable de les épauler dans leurs engagements professionnels.
[1] Du nom de l’explosion de l’usine AZote Fertilisants le 21 septembre 2001 à Toulouse. [2] Les dégâts du progrès. Les travailleurs face au changement technique, Seuil, 1977 ; Laurence Théry, Le travail intenable, La Découverte, 2006 ; Parlons travail, CFDT, 2016.