[ Article en partenariat avec le magazine Santé & Travail ]
« C’est le seau d’eau qui a fait déborder le vase », me dit un patient en consultation. Il explique qu’il est englouti dans une surcharge de travail : dossiers en souffrance, excès d’heures supplémentaires, équipements défaillants. Le « coup de grâce » a été l’imposition de gardes supplémentaires en soirée et le week-end. Il a perdu pied. Diagnostiqué en burn-out par son médecin traitant, il a des « idées noires » et tourne en rond dans ses « ruminations ». « Je ne peux plus m’arrêter de penser », dit-il. Comment appréhender une telle situation ? Qu’a-t-elle à nous dire des évolutions du travail et de leurs incidences sur la santé mentale ?
Décrypter l’effondrement
Depuis près de vingt ans, j’interviens en Belgique auprès de personnes éprouvant de graves difficultés dans leur activité professionnelle, en consultation au sein d’une clinique du travail située à Liège (CITES-ISoSL) et en privé à Namur. Nous sommes en quelque sorte aux avant-postes des transformations du travail et de leur impact sur les travailleurs. Avec eux, nous partons en exploration pour décrypter ce qui se joue dans leur rapport à leur activité, jusqu’à ce point où tous leurs appuis, existentiels et professionnels, se sont effondrés.
Le paysage a changé depuis l’ouverture des consultations. Le nombre des demandes concernant le mal-être au travail a explosé. De nouvelles catégories diagnostiques, comme celle de burn-out par exemple, se sont imposées, alors que le cadre législatif concernant les risques psychosociaux se consolidait. Les intervenants dans le champ de la « santé mentale au travail » se sont également multipliés, avec le risque de donner lieu à un « marché » du traitement de la souffrance. De telles évolutions ne sont pas sans rapport avec celles du monde du travail lui-même. Les enquêtes nationales et européennes sur les conditions de travail indiquent des tendances lourdes aux effets délétères : l’intensification du travail, qui pousse à « faire plus en moins de temps », porte atteinte à la qualité de la production et contribue à détruire les temps de recul nécessaires pour réfléchir à ce qu’on fait ; l’individualisation des conditions d’emploi et la fragilisation des collectifs entraînent un sentiment très prégnant d’isolement lorsqu’il faut faire face à des difficultés ou dénoncer des injustices ; la précarité ne concerne pas seulement l’emploi mais aussi le travail et la possibilité de l’effectuer en respectant les règles du métier ; les formes hybrides d’organisation, qui oscillent entre bureaucratie et « agilité », défont les règles formelles qui encadrent l’activité, tout en accentuant un contrôle impersonnel.
Pour de très nombreux travailleurs reçus en consultation, l’obligation est désormais de faire du travail bâclé à leurs yeux, en « lâchant prise » pour ne plus prendre leur activité « trop à cœur », tout en s’identifiant à un idéal de performance devenu tyrannique. Cela les met en porte-à-faux avec leurs valeurs. Et les empêche d’insuffler à leur activité le désir de penser, d’inventer, de coopérer.
Le symptôme final d’un long processus
La « goutte d’eau » (ou le seau) qui fait déborder le vase n’est alors que le symptôme final d’un long processus qui a mené à la décompensation. Ensuite, l’arrêt de travail accentue une désocialisation qui était déjà à l’œuvre dans le milieu professionnel. Ce patient était isolé – et s’était isolé – dans son équipe. Sa façon de travailler – consciencieux jusqu’à la méticulosité – ne s’accordait plus avec celle de collègues qui peinaient pourtant comme lui à suivre les cadences. Depuis son arrêt-maladie, il a honte de sa situation. Honte de ne pas avoir pu tenir dans un métier mis en pièces. Honte qui l’amène à ne plus sortir de chez lui par crainte de croiser le regard de collègues. La détérioration de son état de santé est bien le corollaire d’une détérioration des conditions du travail. Face à ces dérives, nous constatons une défaillance des moyens de résistance individuels et collectifs, qui mènent à des décompensations brutales, accompagnées de questions existentielles radicales : qu’est-ce que je fais sur terre ? Est-ce que cela vaut encore la peine de vivre si je ne suis plus « utile » à rien ?
Pour autant, les contraintes de travail n’affectent pas l’état de santé mentale d’un travailleur de façon linéaire : le lien est toujours filtré par son fonctionnement psychique, l’histoire de ses rapports de travail et les idéaux qui les nouent. Les causalités sont multiples. Il est trop facile de ramener une décompensation liée au travail aux fragilités psychiques du sujet. Comme il est trop facile de faire fi de ce qui relève de sa manière singulière de « prendre les choses », en particulier dans ce qui le conduit à un effondrement. J’évoquais « l’impact » du travail sur la santé mentale : il faut plutôt parler d’un lien réciproque et complexe.
Le recours au droit
Nous devons reconnaître ici un point de divergence entre les approches cliniques et les prises de position des acteurs sociaux. Ceux-ci cherchent à identifier des responsabilités. Devant une situation de mal-être (voire un trouble psychique), il s’agit pour eux de désigner qui est en cause : le travailleur et ses failles, ou l’organisation du travail et ses contraintes ? Le raisonnement est généralement disjonctif, c’est l’un ou l’autre. Une approche clinique cherche également à faire la part des choses, mais elle tente de soutenir un raisonnement davantage conjonctif : elle intervient aux charnières entre la dynamique personnelle du travailleur et la dynamique collective de l’organisation, là où l’une s’articule à l’autre. Par exemple en explorant l’investissement psychique du travailleur dans son activité, conditionné par son parcours familial et professionnel, qui a pu être exploité par l’entreprise jusqu’à se retourner contre lui. Cela pose aussi la question, pour nous délicate, des recours au droit. La question fait toujours débat entre cliniciens. En effet, les plaintes relatives aux souffrances professionnelles (sous l’angle des risques psychosociaux) sont souvent complexes à introduire et lentes à aboutir ; quand elle est obtenue, la réparation judiciaire n’équivaut pas à une « réparation » psychique. D’un autre côté, recourir au droit peut contribuer à retrouver des capacités de mobilisation psychique et collective, contrairement à ce que la critique de la « victimisation » des plaignants laisse entendre.
De notre point de vue, ce qui importe avant tout est l’engagement du patient pour faire entendre sa voix, avant même d’en attendre un résultat particulier : face à des violences, ne pas se taire, résister à l’effacement, refuser les pactes de silence et laisser une trace dans l’organisation. C’est là aussi qu’une souffrance singulière peut trouver à s’articuler à une prise en charge collective, tout en ouvrant à de nouvelles interrogations sur les ripostes possibles, par le retour à l’expérience du travail et aux conditions de son organisation.
[ Santé & Travail, le magazine de référence des acteurs de la prévention ]
En 2025, la santé mentale a été érigée en Grande cause nationale. Face à l’ampleur croissante de cet enjeu de santé publique, le gouvernement a choisi de prolonger cette priorité en 2026. S’il y a bien un lieu clairement identifié aujourd’hui où l’homme ou la femme engage sa santé psychique, c’est le travail : plus de 1 800 maladies professionnelles liées à des troubles psychiques sont reconnues chaque année dans le régime général de la Sécurité sociale, auxquelles s’ajoutent près de 30 000 accidents du travail d’origine psychique. Et encore ne s’agit-il là que de la partie visible de l’iceberg. Selon le dernier rapport de la commission chargée d’évaluer la sous-reconnaissance des AT-MP, les pathologies psychiques d’origine professionnelle pourraient avoisiner les 110 000 cas annuels.
Ce phénomène n’est pas nouveau et cela fait plusieurs dizaines d’années qu’il s’est installé dans le paysage de la santé au travail, en France et dans la plupart des pays industrialisés. Cela fait aussi très longtemps qu’il a été identifié et qu’il fait l’objet d’attentions, de mesures, de priorités d’action, de négociations – qualité de vie au travail (QVT), qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) – d’engagements même, dans les plans santé travail (PST)… En vain. En matière de prévention des risques psychosociaux, on a tout essayé prétendent certains. TOUT ? Non ! On n’a pas encore tenté la transformation en profondeur de l’organisation du travail, ni facilité l’expression des salariés sur leur travail, ni pratiqué une démocratie sincère au travail…
Conscients des enjeux d’une nécessaire transformation du travail pour en finir avec la souffrance psychique, Santé & Travail et la revue Cadres ont déjà organisé, le 27 novembre 2025, en collaboration avec Syndex, un webinaire intitulé « Managers au bord de la crise de nerfs », avec plus de 800 inscrits ! Pour poursuivre ce partenariat entre nos deux titres de presse, Santé & Travail propose aujourd’hui aux lecteurs de la revue Cadres l’article de Thomas Périlleux, professeur à l’université de Louvain en Belgique et spécialiste de la clinique du travail. C’est le premier papier du dossier de www.sante-et-travail.fr intitulé « La santé mentale à l’épreuve du travail ». Pour lire la suite du dossier, vous pouvez vous abonner (49 euros/an ou 149 euros pour les abonnements collectifs, 6 adresses mail possibles). Vous pouvez également vous abonner à la newsletter gratuite de Santé & Travail. Inscription sur le site, onglet Newsletter.
Sabine Dreyfus, rédactrice en chef